Mémoires d'un marin-pêcheur berckois, Paul Clerc (1920-2010)

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La ville de Berck est à l'origine un village de pêcheurs, qui assurèrent l'existence et la prospérité de cette petite communauté pendant plusieurs siècles. Un déclin inexorable de cette activité traditionnelle s’amorça toutefois dès la fin du XIXe siècle et s'accéléra après la première guerre mondiale. Plus grand port d'échouage de France, Berck ne résista pas à la modernisation des flottilles voisines et au développement de la pêche industrielle qui exige des infrastructures lourdes.


Le document qui suit livre le témoignage précieux d'un des derniers marins-pêcheurs Berckois, Paul Clerc. Embarqué dès l'âge de treize ans, à Dieppe,Paul Clerc arriva rapidement avec ses parents à Berck (en 1933). Il navigua en professionnel jusqu'en 1960, alors que la pêche maritime berckoise n'avait plus que quelques années à vivre.


En août 1988, Paul Clerc accepta de répondre à l'enquête de Bertrand Louf sur son passé de marin. Cet entretien fut patiemment retranscrit par Jean-Louis Gaucher, qui assura la relecture du texte avec Paul Clerc, ainsi que l'illustration des éléments techniques[1].


Ce témoignage passionnera les amateurs à plus d'un titre. Il livre avec force détail les techniques spécifiques employées par la marine berckoise, les conditions de vente des poissons, l'ambiance des quais de débarquement de Boulogne-sur-Mer, la montée en puissance des ports voisins, l'exercice de la pêche pendant la seconde guerre mondiale, etc. Il éclaire sur le patois professionnel berckois et témoigne avec pudeur sur les rudes conditions de ces marins-pêcheurs à bord de leurs embarcations traditionnelles.


Paul Clerc
Paul Clerc et son épouse


Les débuts

Qui a arrêté la pêche en dernier à Berck ?

Jules Peta, Jean Rivet, Pierre Dachicourt père, Joseph Delaby, Pierre Grécourt, les frères Blaise Joseph et Pierre, Joseph Hagnéré, Jacques Pruvost et Lucien Fontaine.


C'était quand ? 1965 ?

Un peu plus tard que ça quand même.


Tu as quel âge toi ?

68 ans [en 1988]


Tu as commencé à quel âge ?

13 ans. Je suis immatriculé à Dieppe au départ. Mes parents habitaient Dieppe à l'époque, on avait quitté Berck pour aller à Dieppe. Ils voyageaient beaucoup.


Tu as commencé sur quel bateau ?

Sur un lamaneur [2]. On appelait ça un lamaneur bien que ça n'en était pas un. C'était un genre de bateau qui faisait environ 7 mètres ou 8 mètres, avec un moteur, en 1933. Il faisait le maquereau de ligne. On appelait ça comme cela car ça ressemblait un peu aux lamaneurs[2]. Le lamanage, c'est le bateau de service dans un port. Il s'appelait le « Jouet des flots ».


Le maquereau, c'était seulement l'été, mais l'hiver qu'en était-il ?

L'hiver, ils étaient au bassin, ils armaient au mois de mai pour faire le maquereau de ligne à la traîne, jusqu’à fin septembre. Après c'était la saison du hareng de terre[3], près des côtes, avec des petits filets en coton, de mi-octobre jusqu'à mi novembre.


Le hareng de terre ?

Oui. Là dedans, ils étaient trois ou quatre hommes et en général, c'étaient tous des retraités. J'avais 13 ans, j'ai embarqué à 13 ans. J'ai passé la visite médicale à la caserne de Dieppe, pas par un médecin maritime, par un terrien, un major de terre.


Tu es resté combien de temps à Dieppe ?

Pas longtemps, je suivais mes parents à l'époque.


Tu as atterri à Berck quand ?

Peut-être cinq à six mois après.


Tu as fait toute ta carrière à Berck après ?

Oui, je n'ai plus bougé.


Tu as commencé sur quel bateau ?

Sur « l'Espoir en Marie », à Berck, un bateau motorisé en 34-35, matricule B 1642.


Seulement à moteur ?

Non, voile et moteur. Le bateau de Pierre Blond, un berckois, à franc-bord[4]. Ce n'était déjà plus un bateau à clins.


Il échouait à Berck ?

Oui, mais pas sur la plage, dans la baie d'Authie. Les bateaux à franc-bord[4] ne peuvent pas échouer sur la plage à cause du talonnage.


À cette époque là, il y avait combien de bateaux à Berck ?

Encore une vingtaine, une trentaine en comptant grands et petits.


La plupart des bateaux étaient des bateaux à clins quand même ?

Non, construits à franc-bord[4].


Avant la Grande Guerre, Berck était le plus grand port d'échouage de France

Où étaient-ils fabriqués ?

À Dieppe, au Crotoy, à Cayeux, Saint-Valéry-sur-Somme, je ne sais pas ; les miens à Étaples, mais c'est après la guerre. À Berck, ils n'ont fait que du clin.


Il y en avait quand même encore à clins à cette époque là ?

Oui, mais c'était les derniers, assez gros, mais je n'en ai connu qu'un et je ne sais même pas s'il avait été fait à Berck. C'était un ponté, environ 12 mètres. Il y avait un poste derrière, il y avait dix couchettes superposées. Son nom : « Notre-Dame de Liesse ». Ils n'échouaient pas toujours à Berck.


Qu'est-ce que tu faisais comme métier ?

En prenant de janvier, le mois de janvier en général, on le passait à terre. Le bateau était ancré à Groffliers (la plage de Groffliers). Pas La Madelon, on calait déjà trop d'eau. Il hivernait trois semaines à un mois, on y allait de temps en temps voir, remettre les ancres en place. On affourchait[5] dans l’estuaire de l'Authie. Le bateau était là, il y avait une ancre vers l'amont et l'autre plus au large, plus forte, en aval, dans le sens du courant. Les deux câbles partent de l'avant et, suivant la marée, le bateau tire sur l'un ou l'autre des câbles ; le bateau est au milieu. Il pivotait sur ses deux ancres mais quand il y avait du vent, des fois il y en avait une qui chassait et tu retrouvais les deux ancres ensemble. C'est pour ça qu'on y allait voir de temps en temps. On débarquait un canot, on ancrait le bateau, on filait l'ancre de tête là-bas en haut, on lâchait passablement de câble et on affourchait. Les ancres, on les mouillait à canot, à moins qu'on soit au sec. Alors on prenait l'ancre sur deux avirons, quatre hommes, et puis les autres qui tiraient le câble. On avait des câbles gros comme la bouteille là, et on allait mettre les ancres à poste.


Quelle longueur de câble ?

Ce qu’il fallait. Je ne sais pas, je n'ai jamais mesuré, mettons 100 mètres, mais ça dépendait des ancres, t'avais des ancres de plusieurs sortes. T'avais les ancres de miséricorde[6] (les plus grosses), les ancres à jet[7], les ancres de mouillages… on ne se servait pas d’ancre Marrel[8] à cette époque, on ne les connaissait pas.


Donc vous attaquiez à quoi ?

Noël, fin de la saison du hareng. Des fois, on remettait ça. Le bateau restait à Boulogne-sur-Mer, on passait Noël à terre, à Berck, et on remettait ça, on allait au hareng gai[9] dans l’anse de Wissant. On débarquait plus de la moitié de la tésure (tessure[10]). On gardait 30 à 40 « roies[11] » à bord, c'était tout, et l'équipage toujours les mêmes, et on allait faire quelques marées dans l'anse de Wissant.


Pourquoi débarquiez-vous la moitié de la tessure ?

Parce qu'il n'y avait pas la place de mettre trop de longueur dans l'anse de Wissant.


Toujours là ? Et vous débarquiez à Boulogne ?

Oui, c'était bon, c'était pas bon… Si c'était bon, on faisait quelques marées, si c'était pas bon, on rentrait direct dans la baie de Berck. Le hareng gai[9], c'était pour faire du kipper, de la saurisserie[12].


Les harengs gais, c’était jusqu’à quand ?

Janvier.


Qu’est-ce qu’il y avait comme autres bateaux ?

Que des drifters[13], mais des petits bateaux. Les étaplois non, des berckois, quelques petits bateaux de Boulogne-sur-Mer. Une dizaine en tout, à peu près.


Tu as connu des bateaux d'Équihen à cette époque là ?

Non, il n'y en avait plus.


Retour en baie d'Authie. Pêche à la coquille Saint-Jacques

Quand on avait terminé, soit le bateau était encore à Boulogne-sur-Mer et on allait donc faire quelques marée dans l'anse de Wissant, soit il était ancré dans la baie [d'Authie], les filets déchargés, désarmé. On était là pour quinze jours, trois semaines, un mois et on préparait la nouvelle saison, tout en étant « à s'maison », à Berck. On recommençait, c'était en général la coquille Saint-Jacques. On ne la faisait pas longtemps, trois semaines, un mois ; janvier-février, c'est la meilleure époque.


À la drague ?

Oui, à la drague à palourdes.


Où ça ?

Nous en général on allait dans ce qu'on appelle « la cuve », « ché th'cuv », au large du Baas. On mettait deux heures et demie à trois heures pour y aller.


À la retombée du Baas ?

Oui, oui, de l'autre côté.


Dans les cailloux ?

Oui, alors là, on pêchait de la coquille ! Crois-moi que maintenant c'est des rigolos les petits. Quatre dragues avec un 35 chevaux, on traînait toujours marée au cul, on ne pouvait pas traîner sur marée parce que la puissance, elle n'y était pas. Avec quatre dragues, deux par deux, tu vois, au cabestan, on n’avait pas de treuil, mais quand même motorisé (pris sur le moteur) et on arrivait quand même à pêcher. On débarquait tous les jours à la plage de (Berck), on repartait il était 7-8 heures du matin, on avait deux heures et demie de route ce qui nous mettait en pêche vers midi, jusqu'au lendemain matin. On démarrait de là-bas à 6-7 heures du matin, pour livrer ici, à Berck, en face. 10 000 palourdes (nous on appelle ça des palourdes), ça te dit quelques choses ? Le bateau restait au large, un bachou[14] servait au débarquement du poisson ou des coquilles, à l'aviron. À Berck, le canot c'est la « bachou ». 100 sacs de 100, on les mettait en sacs. C'était avec quatre petites dragues et un moteur de 35 chevaux. Une voiture à cheval emmenait la pêche aux halles de Berck.


Il y avait beaucoup de bateaux qui faisaient ce métier là ?

À Berck il y en avait quelques-uns. Sur une quinzaine, une vingtaine, admettons qu'on était une douzaine à le faire, mais on y était pas longtemps, ça ne valait rien à l'époque. Il n’y avait pas de saison, pas de limite, rien. Les autres bateaux, ils allaient au chalut, ils allaient à la drague à soles.


Le patron ?

Pierre Blond, sa femme vit encore [elle est décédée en 1995], lui il y a vingt ans qu’il est décédé, en 1968.


Les coquilles étaient vendues où ?

Ici à Berck, aux halles.


Les halles à Berck, ça s’est arrêté quand ?

En 1940, quand on a été bombardé.


Certains faisaient cette pêche là plus longtemps ?

Non, non. Il y avait des « Canais » de Grandchamp, les normands quoi, les Grandcampais. Ils avaient des bateaux beaucoup plus forts que nous, motorisés avec un chalut à perche et ils faisaient eux aussi la coquille, « à palourde » comme on disait.


Ils désarmaient où ?

Eux, dans les ports de la Manche : Dieppe, Cherbourg, chez eux en Normandie. Eux, ils étaient déjà plus en avance par rapport à nous. Nous, ça « bougeottait », mais le premier bateau qui a eu l’électricité à Berck, avec un moteur plus puissant, un treuil et une passerelle (ah ! innovation exceptionnelle la passerelle !), ben c'était le grand-père Delaby, avec le « Notre-Dame du Clergé » B 1809, construit à Boulogne-sur-Mer chez Seillier, en 1936. J'ai voyagé dedans. Il était seulement membré, c'est-à-dire qu'il était en construction sans son bordé. Moi et mes copains, ça nous paraissait immense.


Ça ne marchait plus à voile ?

Ah ben non. Il avait un 90 chevaux Bolinder, deux cylindres. Il a été armé au bassin à flot à Boulogne-sur-Mer. Dans le coin, t'as le pont, puis le Transmanche, t'as des hangars dans le « racoin », il a été armé là. Ça nous semblait beau l'électricité et le treuil.


Drague à sole

Après les coquilles ?

Aussitôt que c’était saturé (les prix en baisse), on arrêtait et on armait drague à sole, le râteau, là c'était en mars.


C'était les mêmes fers que pour la coquille ?

Ah non, différents dessous. Aux coquilles, c’est de la maille en ferraille, des anneaux l’un dans l’autre.


Oui mais les fers ?

Non, non, pas du tout.


Cétait des plus grandes, les dragues à sole ?

Oui. On nen avait que deux : une à tribord et une à bâbord.


Quelle largeur ?

10-12 pieds quand même, en largeur. Mais là, c'était le chalut à bâton, en fer (il y en a encore). Au lieu d'avoir un bourrelet qui traîne au fond, c'est des dents, le râteau quoi. Avec ça, on labourait la côte de long en large, jusqu'à fin avril, assez au large : baie de Somme jusqu'à la Canche, à terre du Baas, sur le Baas, au large du Baas.


Jamais le Vergoyer ?

Ah non pas ça. Tu les aurais paumées. Si tu croches avec ça, c'est foutu. Sur le Baas, et encore pas partout sur le Baas, pas l'écore (sur la pente descendante côté terre), la tête d'accord (au-dessus de la Bassure[15]). Tu charges de cailloux. Tiens, on parlait de dragues à palourdes toute à l’heure. Un jour, je ne sais pas ce qui s’est passé, j'étais gamin, on a débordé trop aval (vers le sud), on a laissé courir un peu trop. On les a récupérées les quatre dragues, mais à bloc de cailloux, des boulets, tout ronds mais énormes. On les a eues, mais pas sans mal, il y avait bien deux tonnes de boulets. C'est marrant, c'est des roches toutes rondes, de toutes les tailles…. C'est l'usure sur les fonds.

Pour en revenir à la drague à sole (sole, carrelet, limande, turbot, ce qui rentre), ça durait jusqu’au mois de mai. On débarquait tous les jours à la plage, à l'Esplanade, en face de la plage de Berck. On avait le bachou[14] à bord, on le mettait à l’eau, on mettait le poisson dedans, quatre avirons et il y avait la voiture qui venait chercher le poissecaille. Elle nous attendait tous les jours, au matin, on rembarquait du pain, du pinard… ce qu'il fallait à bord, on rembarquait le bachou et en route, route au large. « Caudière[16] » : pendant que les jeunes allaient débarquer le poisson, le vieux préparait « l'caudière ». Par mauvais temps, au lieu de deux dragues, on n'en traînait qu’une seule.


Combien de kilos de soles à chaque fois ?

Ça ne se vendait pas au kilo, ça se vendait par paire. Les halles de Berck-ville, c'était des tables en marbre. Et sur les tables, on mettait les paires de soles : par paires, plus grosses, moins grosses, 45 paires (un lot c'est 45 paires de soles) qu'on installait sur la table et c'était vendu à la table. Le crieur était là, c'était 50 francs, c'était 60 francs oui, ou plus, à la criée, jusqu'à temps qu'il y ait preneur. Le poisson, lui, était vendu par mannes, des petits paniers de 4 à 5 kilos au moins.


C'était des grosses soles, les soles de dragues ?

Il y avait de tout, selon la pêche. C'est les femmes qui faisaient ça. Elles étaient aux halles, c'était à elles d'installer les tables : une paire de soles longues comme ça, une paire plus petites à côté, 45 paires comme ça. Si t'en avais encore 45 paires, tu faisais une deuxième table.


Il y avait combien de mareyeurs à cette époque-là ?

5 ou 6 peut-être, peut-être plus. Ça, ça se terminait vers fin avril, début mai. On ramenait le bateau dans la baie d'Authie, en haut, on désarmait. On débarquait tout ça, les trailles[17], et on rembarquait le lest, les gueuses en fonte de 20 à 30 kilos, c'était des morceaux de grilles de chaudière à vapeur. On mettait ça dans les fonds pour que le bateau soit bien assis. Et là, c'était la saison du maquereau.


Quand il y avait les trailles, il y avait assez de poids à bord ?

Oui, oui. Avec le « bordel » à bord, oui. Et puis, avec la réserve de mazout. Cinq ou six fut de 200 litres qu'on emmenait. Le moteur tourne tout le temps. C'est comme au chalut. Forcément, au maquereau c'est différent, le moteur sert seulement à faire la route. Donc, départ pour Boulogne-sur-Mer.


Le maquereau « à la strouille »

Jusqu'au mois de janvier, on ne revenait plus parce qu'après le maquereau c'était le hareng. Pas de dimanche, ou bien rare, s'il faisait mauvais, mais ça pouvait être n'importe quel jour. On travaillait le dimanche aussi.


C'était le maquereau à la traîne ?

Non, c'était « à la strouille », à la ligne à main. En breton, on dit « stroung-nez ».


Toi, tu as toujours connu la strouille alors ?

Non, j'ai connu aussi le maquereau à la traine.


Ça a commencé quand alors le maquereau à la strouille ?

Quand les bretons nous ont appris à la pêcher. Je me souviens, à Dieppe, vers 1933, avoir vu un bateau rentrer, c'était une affaire phénoménale, c'était un « fécanais » (de Fécamp), je crois. Il avait 10 000 maquereaux (parce qu'on les comptait à cette époque-là), 10 000 c'était formidable ! C'est là qu'on a dit « à stroung », « à strouille ». La strouille, c'est de la farine d'arachide mélangée avec du maquereau écrasé avec un moulin de charcutier.


Vous étiez combien à bord ?

On était dix, douze, ça dépendait. Un d'entre nous restait à terre, une semaine au repos, à tour de rôle. Le patron aussi. Le métier « de strouille », on le pratiquait déjà, mais plus ou moins bien, on n'était pas tout à fait à la coule.

Puis, les pinasses[18] sont venues. Je me rappelle d’un bateau, il s'appelait l'« Émeraude » du Guilvenec en 1936-37, on aurait dit un yacht, à l'époque pour nous c'était merveilleux. Il venait là, trois mois, ils ne repartaient pas chez eux, ils couchaient à bord. Ils étaient douze, treize, quatorze là-dedans, t'aurais vu, ça brillait. Le bateau était net. À côté d’eux, nous, zéro ! Leur linge au sec, ils vivaient à bord. Nous aussi, mais pas dans les mêmes conditions, ils étaient un peu plus disciplinés que nous. Il fallait voir l'« Émeraude », tout blanc ! À la mer, ça taillait la route. Ils étaient motorisés avec deux mâts, deux voiles au tiers… Ils venaient de Douarnenez ou du Guilvenec.


C'était à la languette à maquereaux ?

Oui, toujours une languette, à la boulette aussi et aussi au léné, c'est-à-dire à l'épuisette. Quand le maquereau était à la surface, à l’épuisette qu'il se laissait prendre ! L'épuisette était très grande, un mètre de diamètre.


La boulette ?

C'est une spécialité. Tu découpes ton bout de peau de maquereau, tu le mets sur ton hameçon avec ton bout de plomb, toujours un petit bout de plomb.


Où est-il le bout de plomb ?

Il est à ça de l'hameçon (50 centimètres). Tu as la ligne, le bout de plomb et l'avançon, il est tout petit. Tu la vois ton amorce, à quatre mètres, tu le vois le maquereau qui avale, là, toc, hop, tu rejettes ; elle est toujours bonne ta boulette, tu rejettes, ça fait trois fois ; elle est encore plus molle ; pour l'entortiller sur l'hameçon, le bout qui pend tu le repiques. Tu rejettes, et, autant que possible, tu la trempes en passant dans la strouille avant de la jeter, ce qui fait qu'il y a un peu d’amorce dessus, hop, t'en repêches un, t'en repêches deux, …encore un tour. Quand elle est complètement mâchouillées, t'as plus qu’une petite boule de rien sur le bout de ton hameçon ; alors là, plus de plomb, il faut enlever le plomb, tu trempes dans la sauce, tu jettes, le poisson est en surface.


Comment il est attaché ?

Avec le bout de ton couteau, tu l'enlèves, un petit bout de plomb carré que tu as replié sur ta ligne.


Un plomb pincé sur ta ligne ?

Oui, un plomb carré avec une fente, tu l'enlèves même avec les doigts, tu peux l'écarter et puis, là, sans le plomb la petite boulette, elle nage au-dessus. Les maquereaux sont au-dessus de l'eau, ils avalent ta boulette, etc.


À ton avis, combien peut-on en pêcher ?

T'as environ trois mètres de ligne, tu le vois le maquereau. C'est que ça va vite, un cent faut pas longtemps. On arrivait à 90, 100 avec la même boulette, à une dizaine près. Mais il y en avait des plus vifs, des plus habiles les uns que les autres. Avec une boulette, tu pouvais pêcher de 50 à 100 maquereaux. Il arrivait qu'il n'y ait plus rien sur le bout de l'hameçon, la peau de maquereau, mais sans viande, sans rien du tout, un demi-confetti.


C’était en dérive ?

En dérive, toujours.


Avec un maillon de chaîne ?

Oh là là, tout dépendait du courant et du vent. À la strouille, on pêchait à partir du 15 mai et ça se faisait sans perche. On commençait d'abord à Bassurelle, et puis après jusqu'à la queue du Baas, noroît du Tréport si tu veux, on faisait les « bassures[15] » quoi, les hauteurs si tu veux, ça se pêche sur les hauteurs ; Bassurelle de la Somme, non. On faisait parfois des essais, mais c'était pas concluant. On faisait le Colbart, le Sandettié, le Vergoyer.


Et vous ne faisiez pas la terre aux grandes marées ?

Non, toujours dans le large. En fin de saison on faisait le Baas, le maquereau d'hareng qu’on l'appelait, c'est-à-dire tout à la fin, en septembre.


Le "Sainte-Jeanne d'Arc", BO 1163 (bateau de pêche de Jean-Baptiste et Pierre Fournier). Bateau construit à Berck chez Charles FRANÇOIS, en 1926.


Il y avait des bateaux qui lignolaient[19] à l'époque ? Avec des perches en se déplaçant ?

Oui, les derniers que j'ai connu à tangons[20], c'étaient les « Fécanais ». Sur le « canote » en remorque, les avirons servaient de tangons avec un homme dedans, assez loin.


Sur des petits bateaux ?

Ah non ! Des gros bateaux, Fécamp n'était pas à la traîne comme nous.


Tu as bien connu des gros berckois à clins qui faisaient encore le métier de maquereau, l'été ?

Il n'y en avait plus à mon époque, c'était fini.


Et les demi-pontés, il y en avait ?

Non… ici, à Berck, sais-tu ce qu'ils faisaient à mon époque à moi ? Des promenades en mer avec les estivants ! C'est tout. C'était fini.


Mais puisque tu en as commandé ?

Ah non, demi-pontés voilés j'te parle. Ceux-là ne faisaient que des promenades en mer, l'été, en saison, l'hiver rien.


C'étaient des retraités alors ?

Oui, mon père il a fait ça. Mais alors par contre, les demis-pontés, après 1945, c'est autre chose, c'étaient de vrais cordiers, ils ne faisaient que ça.


Il n'y avait plus du tout de berckois à clins qui faisaient maquereau et hareng avant guerre ?

Non, il n'y en avait plus. Les seuls voiliers qui restaient, c'étaient quelques demi-pontés sur la plage ici, des bateaux de six mètres, sans moteur. Ils faisaient un peu de promenades avec les baigneurs, un petit peu de pêche pour leur montrer. Depuis la guerre, fini. Si, il en est resté un ou deux tel que mon père, qui embarquait en saison cinq-six personnes pour des promenades en mer. Mais revenons à la strouille.


Les maquereaux étaient débarqués à Boulogne-sur-Mer ?

Oui, on rentrait le mercredi, enfin, quand on pouvait, quand on avait fini de pêcher, il était 4 heures de l'après-midi, comme de fois il était 10 heures du soir, 11 heures même. Des fois, il faisait nuit on pêchait encore, au fanal à carbure, à ce moment-là ! Il fallait mettre le maquereau en caisse, tête à queue, en caisse de 10 kilos et les arrimer, avec un papier dans le fond, et un papier par-dessus, et à la cale. La glace, c'était le calier, celui qui travaille dans la cale qui la mettait lui-même, la caisse n'était pas clouée. Quand c'était fini, bon il était minuit, une heure du matin des fois, t'en avais deux-trois tonnes sur le pont, là, à ta santé ! Quand t'avais fini, t'avais pas eu le temps de casser la croûte qu'il fallait recommencer… Bon, à vous Messieurs ! Le temps de « boer » un café, de « boer » un coup, on remet ça. Il est trois heures, trois heures et demie du matin, c'est l'heure de remettre en pêche. Tout ça, ça durait deux-trois jours. Normal ! On rentrait le mercredi. En faisant route, on avait environ quatre heures et demie à cinq heures de route, avec des bateaux qui marchaient à six nœuds à tout casser quand il faisait beau temps, pour revenir à Boulogne-sur-Mer. On savait ce qu'il y avait à faire, on disait « à telle heure, tout le monde sur le pont ». On remontait tout de la cale, tout le poisson, et là, on le glaçait et, toc, toc, on clouait le couvercle.


Ce n'était glacé qu’à la fin alors ?

Non, c'était fait en cale, mais on en remettait.


Et le maquereau ne tournait pas ?

Ah non, il y avait quand même de la glace dessus, le calier faisait son boulot. On reglaçait et on clouait, on écrivait dessus ce que c'était. En rentrant à Boulogne-sur-Mer, tout sur le quai, à la main, toujours [au quai] Gambetta. À pleine mer t'avait deux mètres à monter, si c'était basse mer, tu connais comme moi… quatre caisses à la fois, 40 kilos ! Le camionneur s'appelait la Mouche, lui. Il avait sur le capot de sa camionnette (avant la guerre, j'te dis bien, hein) une mouche, alors bien peinte sur sa… Peugeot je crois, je ne sais plus trop. Une camionnette découverte derrière bien sûr. C'était un invalide de guerre, un brave type. Nos caisses on les embarquait dans sa camionnette, s'il fallait faire deux voyages, on les faisait, on allait à la gare centrale. Là, il y avait le train de marée. Nous, on avait notre wagon, on mettait nos caisses dans un coin et ça partait pour Paris.


Depuis quand on ne compte plus les maquereaux à l'unité ?

C'est à Dieppe qu'on comptait les maquereaux de ligne. Ici, c'était au poids, 10 kilos par caisse, il ne passait pas à la halle, c'était vendu en halle à Paris. Là-bas, on avait un mandataire.


Et ça payait ce métier là ?

Ma plus petite semaine, avant la guerre, en 1937, je gagnais ma part, une part d'homme : 350 francs minimum : à l'époque, un terrien spécialisé c'était 150 francs par semaine.


Et le temps de dormir ?

Ça ne comptait pas.


Le métier de maquereau à la strouille, il s’est arrêté dans les années 1960 ?

Oui, je l'ai fait aussi à Berck, on allait sur le Baas, aux environs de 1960, après pour le maquereau de ligne c'était fini.


Qui d'autre faisait ce métier-là ? Les gens du Crotoy ?

Ah non, eux c'était la crevette, le chalut.

Pêche à la chaule
Pêche à la chaule


Le meilleur, c'était le flot ou l'ebbe ?

Ah, toujours l'ebbe[21]; nous, à flot, on renvoyait. En pêche, le bateau est pris par l'avant et par l'arrière, il est en travers. Il n'est pas à l'ancre, mais en dérive. Il traîne un paquet de chaînes de 100 à 300 kilos dehors suivant la taille du bateau. Au flot[22], le maquereau ne travaille plus. Là, on renvoyait debout, pas toujours, des fois ils sont là, ça continue de mordre, on pêche. Mais en général, on renvoyait debout, c'est—à-dire qu'on larguait la « goui » là, le bateau vient face au courant ou au vent, on ne dérive plus tellement, à peine si l'on bouge. Parce que la chaîne, ce n’est pas une ancre malgré tout ; c'est pour empêcher la dérive d'être trop forte. Par contre, on faisait aussi sans chaîne, vent contre courant, ça s'appelle « à la chaule[23] ». C'est ça, « la chaule », vent et courant contraires (ne pas confondre avec chauler eu – chauler haut[24] – quand le bateau sur la plage monte avec la marée).


Et les meilleurs vents

Il n'y avait pas de meilleurs vents. Il suffit qu'il y ait du poisson. Mais les vents d'amont, pas très bon bons (vent du nord).


Et les meilleures marées ? Petites, grandes marées

Toujours courant moyen. Grand courant ou petit : non, coefficient 75 à 87-88, ça va. Quand ça dépasse 87 ou 88, il y a trop de courant. Quand ça tombe en dessous de 70, c’est des petits courants si tu veux, le poisson travaille plus ou moins, il ne remue pas pareil. Puis, il y a aussi les « bancs » ; quand il y en a, ah là là !


Et ça jusqu'à mi-septembre ?

Ah non, jusqu'en octobre ; on armait au hareng ensuite.


Retour à Berck pour armer ?

Oui, deuxième quinzaine d'octobre. On échouait à Berck à la pointe du Perroquet, à Caloui.


Donc, il y avait 15 jours d’arrêt ?

Non, même pas, jamais, on n'avait pas le temps d'arrêter.


Il y avait encore bien du maquereau en octobre ?

Oui, puisqu’au hareng, on chargeait du maquereau ! Alors ! Même en novembre, il y en avait encore.


Est-ce qu'il y avait des gens qui faisaient le métier de maquereau aux roies ?

Ah, le « manet[25]  » ? Ici, à Berck, non, pas avec des petits bateaux. Boulogne-sur-Mer oui, Le Portel je ne sais pas, par contre Fécamp, oui.


Toujours de nuit ?

De nuit, oui, ils avaient des filets dérivants comme pour le hareng, sauf que la maille était un peu plus forte ; mais c'était le même métier. Ils allaient à péq'sale[26], ils salaient à bord, ils allaient en Écosse, en Irlande. Nous ici, on était limités par la taille des bateaux qu'on avait, surtout pour travailler.


Les équipages, c'étaient tous des berckois ?

Ici à Berck, oui : aucun étranger.


Et ces bateaux là à franc-bord, ça a duré jusqu'à quand ? À la guerre. Ils ont tous disparu avec la guerre.


C'étaient des bateaux du type de ceux du Crotoy ?

Oui, un peu ronds, ils échouaient. Il y avait des bateaux importants, celui de Joseph Delaby, il faisait plus de 16 mètres, le « Notre-Dame-du-Clergé », B 1809.


C'étaient des bateaux mixtes ?

Oui, tous avaient une voile à bord, mais on ne s'en servait pas : c'était obligatoire. Mon dernier bateau, c’était en 1957. Il avait été construit à Étaples. Quand j’ai voulu partir d'Étaples, il fallait d'abord passer la visite devant le syndic, avant de sortir du port. Je n'avais pas de voile à bord. M. le Syndic n’a pas voulu me laisser partir : la voile était obligatoire, les avirons obligatoires. Il a fallu qu'on vienne chercher la voile à Berck, il fallait qu'il la voie !

Le maquereau. Avec cinq tonnes de maquereaux on gagnait sa vie. Maintenant, tu ne paies pas ton gas-oil, c'était pas mon souci à l'époque, j'étais jeune homme, le tonnage ça ne m’intéressait pas, je ne voyais qu'une chose, la « gainette » (argent de poche) pour quand on venait à terre. Par exemple, quand on pêchait le maquereau, s'il disparaissait d'un coup, à coup sûr, c'était une taupe, un requin qui venait piller le banc. On l'attrapait avec de gros hameçons et du fil d'acier au bout dehors et à la queue de « malet ». Le poisson étranger à la pêche c'était l'argent de poche, la « gainette » partagée à parts égales entre tous les membres de l'équipage.


Pour le maquereau, le partage se faisait quand ? À chaque fois que vous alliez livrer ?

Non, à Berck, chez le patron, des fois toutes les semaines, tous les quinze jours, quand on pouvait se réunir à Berck, chez lui, là c'était à table. Pour tout le reste, c'était pareil, en général une fois par semaine, quand on pouvait, ou tous les quinze jours, ou tous les mois ou deux mois, et aux harengs en fin de saison : mais alors à ce moment-là, tu avais des acomptes qu'on te retenait sur le compte à la fin. Les carnets, ils étaient là.


Il n'y avait pas de part de veuve, etc. ?

Non.


Pêche aux harengs avant guerre sur « L'espoir en Marie » B 1642, aux filets dérivants

Et le hareng ?

On venait ici, dans la baie, on débarquait (pas grand-chose, car à maquereau, il n'y avait pas grand-chose), on débarquait le lest, et on embarquait les cordages, aussières[27], barils, pour le hareng.


Quel maillage de filet ?

26,5 – 27, en coton. Il y en avait, c'était du vrai grillage, je ne sais pas comment ça pêchait !


Il y en avait qui étaient coaltérés ?

Non, cachoutés[28], quelquefois coaltérés[29] aussi.


Ils appartenaient à qui les filets ?

À ceux qui en avaient.


Toi, tu avais des « roies » quand tu étais jeune ?

Non, je n'en avais pas, j'étais à la demie part, c'est tout. Une part entière c'était un matelot plus sept « roies[11] ». Un matelot sans filet avait droit à une demi-part.


Et le hareng, ça payait plus que le maquereau ?

Tu es fou, on ne gagnait rien au hareng : pas un rond. On payait… ça te permettait de passer Noël et la Nouvel an, de voir venir janvier… à tout casser, modestement. Il était temps de repartir en mer, il ne restait plus rien. Le hareng, avant guerre, c'était la pêche la plus minable qu'il pouvait y avoir.


À cause du hareng de chalut ?

Non, pas tellement, il y avait trop de frais, c'était pas vendu. Et il y en avait tellement, tu chargeais à bloc des harengs.


Même au début de saison ? (prix le plus fort)

Oui.


Vous faisiez le hareng de côte avec ces bateaux ?

Non, on ne pouvait pas, que le large. On n'avait qu'un jeu de filets, des 6 largeurs, ça fait une hauteur terrible.


Et vous commenciez où ?

Toujours au large du Baas.


Vous ne faisiez pas l'amont alors (le nord) ?

Non. À la « tonne rouge » du Baas. On dépassait, toc… (bouée rouge à l'entrée du port de Boulogne-sur-Mer, au large).


On était fin octobre ?

Non, début novembre, à la Toussaint ; si on n'avait pas bien pêché, bien vendu après Sainte-Catherine, à Saint-Nicolas (fin novembre-début décembre) « qui n'na – y n'na ». Si tu en as, c'est bien, si t'en n'as pas, tu vas crever la gueule au grenier pour l'hiver. Oui !


Vous étiez combien à bord pour le hareng ?

Douze.


Et chacun sa place, chacun son travail ?

Chacun sa place, oui : on ne changeait pas, il n'y avait que les mousses qui changeaient, les jeunes. L'un à l'avant, l'autre à l'arrière. À terre, c'était pareil, c'étaient les mousses qui faisaient la flotte, qui lavaient le pont, le roof[30], avant et arrière.


Les repas, c'était les mousses ?

Non, il y avait un cuistot, un vieux. La lumière c'était aussi le travail des mousses. Il y en avait un qui s'occupait de l'avant, et l'autre de l'arrière.


C'était des lampes à carbure qu'il fallait recharger ?

Oui. C'était un travail et il n'y avait pas que ça à faire. Si jamais ça ne marchait pas, ça lui retombait dessus. Le « val d'avant » tout mouillé dans la gueule, tu l'avais. C'était une mitaine en étoffe avec un pouce. En grosse étoffe et au poignet un bandage avec un lacet pour que la toile cirée ne frotte pas, sinon ça te faisait des « rodieux », des clous (des furoncles), ça usait. Tout le temps du moment que tu mettais la grande vareuse, pas difficile, il fallait que tu mettes ça.

Pour tendre le filet : on met en travers du vent, ça défile à la vitesse du vent. S'il n'y a pas de vent, bien emmerdé… Il faut faire en marche arrière, battre en arrière, et raidir à l'avant, sur l'aussière[27] de manière à rester toujours en cape. Tu ne peux pas mettre les filets à l'eau si tu ne recules pas.


Principe de pêche


Raidir ?

Tu fais en arrière, l'aussière[27], elle passe par l'avant, tu bats en arrière pour raidir l’aussière.


Vous tendiez en travers marée ?

Le courant, mais il va à l'ebbe[21], à flot[22], tu t'en fous. Ta bouée à l'eau, pouf ! Tu sais que le vent vient de là, tu fais en conséquence. Oui, mais ta tessure elle va filer par là s'il y a le flot, oui mais le bateau aussi, tout ensemble dans le sens du courant. Ce qui fait que ce qui tend tes filets, c'est le vent.


Vous teniez compte des fonds ?

Pas tellement, non. Si, pour une bonne raison selon qu'il y a de la lune ou non, on mettait plus ou moins d'« affale » (rallonger ou raccourcir les bassoins[31]) tu raccourcis ou non selon les fonds, s'il brase, s'il brase pas. braser c'est… par nuit noire, la mer est fluorescente, tu fous un caillou, une gerbe d'étincelles… le poisson, il le voit, si tu as un filet de tendu, rien que le courant qui passe dedans, ça fait braser, ça fait une barrière, le poisson voit le filet.


Avec de la lune, il monte ou il descend ?

Mmm… Moi j'ai vu de drôles de trucs… Une nuit, j'étais de quart, sur le pont, une nuit normale pas très claire non plus. Il ne faisait pas mauvais temps, pas de vent, j'entends un bruit, ça fait drôle du sais la nuit, pou… pou… pou… comme un train. Je ne peux pas t'expliquer, un clapotement d'eau. Qu'est-ce que ça peut bien être ? Moi, j'étais jeune, j'avais quel âge ? 16-17 ans ! Et j'étais de quart de nuit, tout seul. Je « clipotais[32] » à merlan, deux genoux le long du bord, t'as ton truc à merlans, t'en pêchais un ou deux, et je vois une lame. Le bruit !... on aurait dit un train, pas de vent, rien du tout. Quand c'est passé, il y a comme une vague, un mètre de hauteur, c'était fini ; la vague est passée, je n'étais pas très fier. Je vais appeler le patron. Je lui raconte, il s'est passé telle et telle chose, « ah bon qu'il dit, on va voir ». Première « roie[11] » si on avait tendu tout en hauteur, à fleur d'eau, on ne récupérait rien du tout, on aurait tout perdu. La première « roie » dis donc, à bloc d'harengs… Incroyable ! Pan, pan (coup de botte du patron sur le pont). Branle-bas à bord, tout le monde s'habille, on vire. On en avait quand même quatorze tonnes, parce qu'on était trop profond. Ils sont passés n surface ! c'était un banc de harengs qui faisait ce boucan… ça, vous ne le verrez jamais. Si on avait tout chargé, on n'aurait rien récupéré parce que la première « roie » près du bateau, elle pend, à fleur d'eau celle-là, complète ; la deuxième, un peu moins, mais il y en avait quand même. Au total quatorze tonnes. Heureusement qu'on n’avait pas tout à fleur d'eau… tout aurait coulé. Fallait qu'il y en ait quand même. À la lumière des carbures, il y en avait une à tribord, une à bâbord à l'arrière, qui sortaient un peu à l'arrière, tu les voyais les poissons, dans l'eau, ils venaient à la lumière.


Pour clipoter à merlan


Donc, la lune, ça ne faisait pas forcément fuir les harengs ?

Je n'en sais rien. Moi, mon avis, le meilleur de tout pour le hareng, c'est quand il y a de la lune.


Pour virer, vous étiez combien à secouer ?

Un mousse dans le trou à l'arrière à lover[33] l'aussière[27], un au cabestan, ça fait deux. À l'avant, c'est le bossman[34] qui détape les bassoins[31] et les barils et un à finchelle[35] (le patron). L’homme de finchelle qui récupère la finchelle (la corde du haut de la tessure avec les flotteurs) le long du bord. L'homme du « Fi » [36] qui reçoit le bas du filet (la souillardure[37]).

On repart vers le bâbord en remontant vers l'avant. Derrière, le premier homme du « Fi », le deuxième homme du « Fi », qui secoue, derrière le deuxième un autre, ça fait trois qui secouent le filet pour démailler le hareng. Un quatrième homme qui secoue dans le milieu, un cinquième qui lui aussi secoue sur les rouleaux en travers du bateau. Tout le filet passe sur les rouleaux et va dans la cale. Dans la cale, il y a le calier. Il y a aussi un ramasseur au pied du panneau de cale, qui est là pour passer le filet à celui qui est en bas pour lover[33].


Il est où le patron en général quand on cueille ?

Le patron c'est le premier à finchelle[35], il n'y a que lui qui récupère le mou, qui a le moins de mal ! Ben oui, il n'a pas de mal à tirer dessus puisque c'est tout mou !


Quand vous avez tendu avec le vent et que celui-ci a changé de sens ?

Alors là, bien souvent on est obligé pour remonter la tessure d'aller chercher l'autre bout, « ar coquer ». À Berck on dit « ar'cotcher » ; quelquefois, on remontait la tessure à bâbord, mais c'était rare.


Au début de la tessure, vous mettiez une boque à feu[38] ?

Non, pas au début. Au début, il y a le « chien », c'est un bout de bois, un bout de madrier, sur celui-ci est gravé le numéro du bateau. Après on lâche quelques filets puis une bouée, et cette bouée là n'a pas de feu, c'est la bouée du chien. Mais à 25-26 roies[11], là, on met une boque à feu et après on en remet une deuxième. Il y a deux boques à feu, c'est tout, pour 90 roies. Ce sont des fanaux à carbure, alimentés à l'acétylène, pour à peu près 1,8 kilomètres de filets – 90 roies de 20 mètres.


Il y avait beaucoup de bateaux qui faisaient ce métier-là avant guerre ?

Étaples, Berck, Boulogne-sur-Mer, Saint-Valéry-sur-Somme, Le Crotoy, Cayeux, Dieppe, Fécamp, oui les Fécampois, des Hollandais, des Belges, des Polonais… tu vois le travail !

Paul Clerc
Principe d'organisation d'un bateau de pêche berckois

Et de gros drifters ?

Oui, des vapeurs ; eux, ils avaient 350 filets, deux équipages. Ils travaillaient en deux bordées, c'étaient de grands bateaux à vapeurs. Ils avaient le « mât couchés » comme tout le monde, nous aussi. Ils démâtaient ; 350 filets d'allongés, à l'étrave, tu vois la longueur. Ils travaillaient en deux bordées.


Quand ils avaient fini de cueillir, il fallait déjà retendre ?

Non, s'il y avait une bordée sur le pont pendant quatre heures, l'autre dormait pendant quatre heure, tu vois. Par rapport à nous, nous étions de l'artisanat, eux de l'industriel.


Les drifters à vapeur, c'était surtout les Boulonnais ?

.. et des Fécampois, des Dieppois aussi, mais surtout de Boulogne-sur-Mer.


Une fois cueilli, le hareng est en pontée ?

On met en cale des fois : ça dépendait de la pêche. Une petite pêche ça restait en pontée, mais il y avait aussi « l'auzée » (l'ausset[39]). C'est une cale qu'on pouvait remplir de harengs, à la place des quarts à poche qui, par grosse pêche, restaient sur l'avant du pont.


L'ausset, c’est pas la cale aux filets chez vous ?

Non. Les filets, ils étaient à part, le pont, quand il était à bloc, il fallait mettre le hareng quelque part, alors on le mettait dans l'auzée.


Pour tendre ?

Pour tendre, il y avait un jeune qui allait dans le trou pour passer les barils (appelés aussi quarts à poche).


Pour tendre il fallait combien d'hommes ?

Tout l'équipage.


Il y a deux hommes qui sortaient le filet ?

Oui.


Un homme qui sortait l'aussière ?

Non, l'aussière[27] sort de la cale toute seule, c'est le bateau qui recule, l'aussière glisse d'elle-même.


Vous tendiez en marche arrière ?

Non, avec le vent, en travers, de quart travers, nous on a toujours le « houari[40] » arrière, le mât de malet qui te tient bout au vent mais qui te fait dériver. Toujours vent un quart avant, tu vois. L'aussière[27] sort toute seule, on tend à la demande. Le bossman[34] lui, sert à la demande. On lui passe le « bassoin[31] », il fait ses nœuds sur l'aussière, il attend que ça raidisse, quand c’est raidi, il serre un coup, hop… il laisse aller. Après, c’est le baril. Il met un baril, un bassoin[31], un baril, etc. sur l'aussière, c'est lui qui décide quand il doit servir.

Alors, il y a un homme pour passer les barils ?

Oui, un seul, un jeune, toujours dans le trou.

Vous tendiez en route, à forte vitesse ou lentement ?

Très doucement, à la demande, sans moteur.


Il y en a qui disent qu'il faut tendre vite ?

Non, on bat en arrière, s'il n'y a pas de vent. Tu as des bittes à l'avant, tu fais un tour d'aussière[27] à la bitte, pour tendre. La machine fait arrière barre droite, marche arrière, alors, à ce moment-là, c'est le bossman[34] qui décide à quel moment il doit lâcher le bassoin[31] et le quart à poche. En marche arrière, il ne faut rien casser, rien démolir.


Il y a donc le bossman, celui qui passe les quarts à poche, et deux dans la cale aux filets ?

Non. Dans la cale, il n'y a personne au-dessous. Au panneau, ils sont deux pour sortir le filet, un à la finchelle[35] qui tire dessus et qui fout à l'eau, l'autre qui est à la souillardure[37] derrière, qui fout à l'eau aussi.

S'il n'y arrive pas tout seul, il y en a un deuxième, mais pour tendre c'est plus facile que pour cueillir. Dans la cale aux aussières[27], il y a quelqu'un, il faut toujours qu'il y ait quelqu'un, un gars pour qu'il n’y ait pas un coq, un pli qui passe sous l'autre, ça peut se produire ; il surveille si ça glisse bien, ça glisse et puis c'est tout. Les autres ? Il y en a qui regardent, et il y en a qui fait la croûte.


Une fois tendu, c'est là qu'on casse la croûte ?

Ah ! On lave le pont, on nettoie le bateau, c'est le rappelage[41], on a fini de tendre, tout va bien. Dans l'ancien temps, c'était la prière : « au rapelach', la prière ». Celui qui veut, il prie, l'autre s'il ne veut pas… chacun son truc. Après lavage du bateau entièrement, la cale, tout. Puis, le cuistot dit « à la croûte ». Ensuite, « qui est de quart ? ».


Il est minuit ?

Non, pas si tard. Tu te rappelles qu'il fait tout juste nuit, l'hiver ça peut faire 6-7 heures à tout casser… une heure et demie ou deux heures de quart, c'est le patron qui décide. Hop.. t'es de quart ? Oui. T'appelleras les suivants, ça va par rang d'âge, hein, c’est vite fait…


C'est le plus jeune qui commence ?

Ah non, pas toujours. T'as fait ton quart hier, mais le plus vieux ne l'a pas fait lui… Parce qu'il n’a pas pu le faire, il a dormi, ou il y a eu tout autre chose. Ben, le lendemain, c'est lui qui commence, hein. Il n'y a pas de problème, tu peux faire le quart à la place d'un autre si tu veux, s'il est d’accord. Mais après le plus vieux, c'est le plus jeunes qui reprend le quart et ainsi de suite.


Il y a une renverse de courant avant de cueillir ?

On ne s'emmerde pas du tout, nous c'est le vent, si le vent change, alors là c'est mortel ! Si jamais le vent vire de moitié, du nord au sud, il faut être là tout de suite dessus, au quart, à l'autre bout du filet.


Pas évident de retrouver l'autre bout ?

Si, on se démerde, on suit les barils, ce qu'il faut c'est y aller tout de suite. Si on ne peut pas cueillir tout de suite, on largue le tout, on largue l'aussière[27] avec une bouée dessus, et on va chercher l'autre bout : on le retrouve les yeux fermés.


Qui est-ce qui décide quand on va cueillir ?

C'est le patron, l'homme de quart le prévient. On appelle ça aller « virer à roés », c'est-à-dire voir s'il y a du hareng de pris. Tu tires à la main doucement, à deux ou tout seul, tu ne fais pas de bruit, t'as le premier bassoin[31] qui est là, tu vires 8-10 mètres de roies[11], tu vois bien qu’il y a du hareng dedans. S'il y en a une dizaine, ça va, tu ne dis rien, tu r'files une demie heure, après tu recommences.


Pour virer les roies dans de mauvaises conditions ?

Quand c'est gros comme la maison là, tout est entortillé, les barils, les « roies sur l'aussière » que ça s'appelle. Le hareng a fait le tour par-dessus. Alors là, bien souvent, tu coupes et tu ne trouves plus rien, tout est coulé… sinon, il faut, avec un peu de harengs, mettons une tonne, il fallait quatre à cinq heures pour 90 roies. Refiler, il faut une heure, puis six heures parce qu'on remettait ça !


Vous faisiez deux marées dans la nuit ?

Ah ben, bien sûr ! Ça s'appelle pas des marées, mais des « tintis[42] » : deux tintis dans la nuit, mais pas toujours.


Et entre chaque tinti le hareng reste en vrac sur le pont ?

Sur le pont, oui, mais il est dans des bacs : les « dalles[43] ». Tu commences à charger sur l'arrière.


Ça s’appelle comment la pelle pour manipuler le hareng ?

Un loffet, il n'y a pas de manche, mais une poignée. Une poignée de traverse et une poignée au cul. C'était en fil galvanisé soudé, et en tôle. C'est très facile à faire, un type qui sait couper dans la tôle et souder, il peut le faire.


Vous débarquiez le poisson à Boulogne, quai Gambetta ?

Oui, on rentrait au moteur, et il y avait du monde ! T'as jamais vu des photos ? Vous voyez le quai Gambetta ? À bloc. Il y avait les Étaplois, les Berckois, le Crotoy, Saint-Valéry, Cayeux, Dieppe, Fécamp avec les drifters[13] ; c'étaient pas les mêmes, des différences dans les gréements, si tu veux, mais c'étaient à peu près les même bateaux. Et les Hollandais, avec de bateaux en fer, des Polonais, des Allemands, des Anglais, des Belges aussi.


Des Calaisiens ?

Non, pas de Wissantais non plus.


Des Polonais venaient faire le métier à Boulogne ?

Oui, des « Zuydersee » aussi, des Hollandais. Tu vois Gambetta et l'autre côté Chanzy ? Tu traversais, t'avais besoin de faire le tour, sur les bateaux, complet ! Les Hollandais, ils salaient à bord, ils avaient de gros rafiots, à côté de nous c'était autre chose ! Ils mettaient en barils, mais eux ils n'étaient à terre que lorsqu'il faisait mauvais temps. Il y avait de l'ambiance ! C'était pas croyable.


Le hareng passait en marée ?

Non, il était vendu direct, je ne sais pas si c'était inscrit en halle, à la mesure (environ 8 kilos, plus un plat : 25 mesures « taillées » - taillées veut dire 26 mesures). Le voiturier, avec ses chevaux, il avait une craie, il faisait IIII (cinq, il barrait), il recommençait. À 25, une mesure de plus pas comptée. Plus, à chaque mesure, un plat (une assiette en aluminium) à toutes les mesures. La mesure, c'était une gamelle en fer.


Le Last[44] ?

Je ne sais plus, 100 mesures, environ 1 800 kilos je crois.


C'était des pêches de combien par marées ?

On avait 90 filets, à peu près, 600 mailles de long sur 6 de largeurs de 50 mailles… C'était bientôt plus haut que long (une largeur = 1, 35 mètre).


Donc le hareng était vendu ?

Nous, on avait un écoreur[45], c'était lui qui s'occupait de la pêche du bateau, la vendait, aussi bien pour le fric que pour le reste, c'était lui qui s'occupait de tout. Il s'occupait aussi du carburant, une péniche nous rejoignait à quai pour le mazout. On arrivait à quai, les voitures étaient là, on débarquait le poisson, c'est tout.


Il faisait des avances aussi ?

Peut-être. Moi, je n'ai jamais eu affaire à eux, j'étais très jeune.

Ce bateau dont tu parlais, où tu as fait tes débuts, tu as navigué dessus jusqu’à quelle époque ? Jusqu’en mai 1940, sur « L’Espoir en Marie », j’avais 20 ans.

Retour à Berck. Avril 1941, pêche aux cordes pendant la guerre

Paul Clerc : en 1940, j’ai été mobilisé, je suis revenu à Berck début 1941.

Denise (sa femme) : Et il a fait faire un petit bateau, j'amorçais les cordes pour lui. Il n'y avait pas de moteur, c'était un petit cordier à voile. Il s'appelait le « Notre-Dame des Sables ».


Quelle longueur ?

4,50 mètres. C'était un petit bateau, le moteur est venu plus tard, en 1942, son numéro était B 1984 ; construit rue Jeanne d'Arc, à Berck, par un vieil Étaplois qui s'était mis là pendant la guerre. Il avait au moins 70 ans à l'époque, je ne me rappelle plus de son nom. Ils étaient deux constructeurs, l'autre, c'était Delattre, un charpentier de maison.


T'es revenu à Berck parce qu'il n'y avait plus d'embarquement sur les gros bateaux ? Et c'est pour ça que tu as fait construire un petit bateau ?

Qu'est-ce que tu voulais qu'on fasse ? Il fallait des permis pour aller en mer, et si t'étais en retard, on te tirait dessus.


Tu as navigué combien de temps là-dessus ?

Jusqu'en juin 1943, date de mon accident. Au début de la guerre, on était peu nombreux, mais après d'autres sont venus. Ici, pendant la guerre, il y avait des Portelois, des Équihennois, des Boulonnais. Ils se sont repliés sur Berck en 1941. Il y avait cinquante bateaux comme ça sur la plage, dans ce genre-là, bien plus petits que ça des fois, il y avait même des plates, des vieux trucs ramassés à droite à gauche.


C'était vendu à qui le poisson ?

Au sous-comptoir. Quand on débarquait à la plage, les bateaux il fallait qu'ils soient sortis de l'eau, au sec, tous les jours ; c’est pour ça qu'on ne pouvait pas avoir des bateaux plus gros que ça. On avait des cartes de pêche, c'était un officier de marine allemand qui les distribuait. Appel tous les matins du patron et de l'équipage. Il te donnait ta carte. On ne sortait que de jour, on pêchait aux cordes uniquement.


Vous alliez tendre le soir et cueillir le lendemain ?

Ah non !


Vous ne faisiez pas le métier de sole alors ?

On ne pouvait pas !


Qu'est-ce que vous faisiez alors ?

Que la corde, à merlan, à carrelet…


Mais il n'y a pas de merlan l'été ?

Béé ! Sais-tu ce que ça veut dire de pêcher deux tonnes de chiens de mer et de roussettes dans un machin comme ça ? chargé à bloc : tu vois le banc de pompe, la flotte passait par le banc de pompe[46]. Heureusement qu'il faisait bon, c'était complet, on été obligé d'en jeter des roussettes ; pas des petites, c'était des « vacs énormes » (vaches). On a été obligé d'en jeter la moitié, on en a livré une tonne et demie et on en avait distribué en route.


T'étais tendu à chien ?

Non, en plein jour à carrelet, à n'importe quoi. Pêcher 350 kilos de merlans, mais alors des comme ça (comme mon bras) en plein jour, en plein soleil, ce jour-là, tiens, on s'est fait mitrailler par les allemands, ils ont décollé du terrain d'aviation parce qu’on avait dépassé les trois miles. On était trois bateaux, ils ont tiré à balles réelles, au cul des bateaux, à 50 mètres, il a fallu qu’on cueille, on avait tendu cap au large, on ne pouvait plus tendre, on était partis les derniers, où aller ? Donc, cap au large, il y avait le grand-père Delaby, il y avait moi et « la Puce » (Pierre Dachicourt). RRRaaa, les rafales de mitrailleuses, des gerbes d'eau de 20 mètres de haut.

Le merlan tu le pêchais de nuit habituellement ? À Audresselles, ils disent qu'ils le pêchaient de jour.

Pas de jour, la nuit aux « éclins » du jour (avant la fin de la nuit), mais pas à cette époque, pas pendant la guerre.


Il se vendait bien le poisson ?

Que ce soit du merlan, du carrelet, des limandes, n'importe quoi, c'était un prix global, ils donnaient ce qu'ils voulaient, tant du kilo, mais ce prix là on ne le connaissait même pas et on était payé en fin de semaine.

La totalité de pêche était vendue au sous-comptoir de répartition, rue du Haut Banc, accompagné par la police. Pas de tonnage, ni de prix, seulement le montant global. Le poisson était payé aux marins sans distinctions d'espèces, d'une façon globale. Sur les fiches, aucune indication de poids.

4 % de retenue étaient au profit du bateau patrouilleur.


5 000 francs, le montant d'un bon, ça faisait beaucoup pour l'époque ?

Ben non, pas beaucoup, il y a une marée à 10 000 francs, moins le patrouilleur et moins l'attelage des chevaux qui remontaient le bateau sur un « car à roues » (une remorque à deux roues tirée par deux chevaux). Une tonne à une tonne et demie de poissons, toutes espèces confondues.


Pendant la guerre, il n'y avait seulement que de très petits bateaux à Berck ?

Oui, car il fallait le sortir de l'eau.


C'est vrai qu’à Équihen c'était pareil ?

C'était obligé. Tiens, une facture de mécanicien : 3 000 francs pour réparation du moteur Renault 6 chevaux, montage à bord du bateau : le « Notre-Dame des Sables » a été modifié en 1942.


Quand tu as évacué qu'est devenu le bateau ?

Il était dans un hangar. Quand je suis revenu, je ne pouvais plus m'en servir : c’est mon père qui l'a terminé.


Quand la pêche a repris à Berck, les gens se sont fait construire de gros bateaux ?

Ben non, pas tout de suite.


Avant la guerre, il y en avait déjà de ces bateaux-là, demi-pontés motorisés ?

Non, uniquement après la guerre. Des cordiers à Berck avant la guerre, il n'y en avait pas un, il y avait des cordiers à Boulogne-sur-Mer, Le Portel, Équihen, mais pas un à Berck. Ici, ça s'est arrêté vers 1920, plus rien, plus de cordier.


Ça s'explique comment ?

À cause de la motorisation. Après la guerre 14/18, les jeunes sont rentrés dans les hôpitaux, les postes, le train, la douane… Résultat : la mer, ici, terminé ! Ceux qui ont persisté ont fait construire des bateaux à franc-bords, motorisés, sur un desquels j'ai embarqué comme mousse, et là-dessus pas de cordes. C'était déjà l'évolution. C'est revenu pendant la guerre, et après.


Parce que les gens ont repris l'habitude d’aller aux cordes ?

Non ! Parce qu'on ne pouvait pas faire autre chose.


Mais tu pouvais faire autre chose après la guerre ?

Oui, la preuve c’est qu'il y en a qui se sont lancés dans autre chose. Sur 50 qu'on était pendant la guerre, si tu veux en 1943, en 1950 on état encore 10 ou 12.


Avec des plus forts bateaux ?

Oui, n'empêche que ça n'a pas duré, en 1960, c'était terminé !


Pêche aux cordes après la guerre

J'ai été douze ans sans aller à la mer presque, avec mon accident. J'ai repris en 1952-1953, tout doucement.


C'est là que tu as repris avec des demis-pontés à moteur ?

C'est Étaples qui les faisait. Plus de chantier à Berck, non. Le dernier, c'était Jean-Baptiste Gressier. Il faisait des petits bateaux, pas plus de 5 mètres. Il y eu Libert, puis Seillier à Boulogne-sur-Mer. Après c'était Étaples.


Rogée ?

Alors là, … oui, au Touquet.


Donc tu as repris en 1952 ?

Oui, je me suis fais construire « Notre-Dame de l'Univers » B 2702. Il a duré deux ans, je l'ai revendu. Il est encore en baie de Somme. Il était trop petit, il faisait pas loin de 6 mètres, mais enfin, trop petit pour moi. C'est Caloin, à Étaples qui l'a construit. Il n'existe plus, il était entre Lefebvre et les forges Caloin Émile, je crois.


Paul Clerc et deux de ses frères de retour de pêche à bord du "Notre-Dame de l'Univers", B 2702 Paul Clerc (à la barre) et son frère Florent Clerc de retour de pêche à bord du "Notre-Dame de l'Univers"


Vous étiez combien à bord ?

Quatre.


Avec un panier par personne ?

Plus que ça !


Deux, trois paniers ?

On allait en mer à quatre hommes en moyennes avec douze « califets[47] » en tout. Ça allait jusque treize, quatorze, quinze, ça dépendait. À Berck, on n’appelait pas ça des califets, ce nom-là est utilisé à Audresselles et Équihen. Le nombre n'était pas limité, fallait pouvoir les manœuvrer. J'avais fait construire ce bateau pour moi, et un de mes frères qui avait à l'époque 17 ans. Il avait un moteur 12 chevaux CLM. Pour nous deux. Je me suis dit, pour lui, ça va lui apprendre. Puis, je me suis piqué au jeu. Après, j'avais mon dernier frère, 14 ans, il a voulu embarquer. Ben, à trois ça marchait. J'en avais un autre, il habitait au Tréport. Il vient à Berck, il dit : « Tu vois, ça me plairait de revenir à Berck, travailler comme ça ». Il allait à la mer au Tréport. Il y avait toujours du boulot ici. Donc, nous voilà à quatre dans ce petit machin, ça allait, mais enfin… Un beau jour, il faisait mauvais temps, je m’en vais à Étaples, je vais voir Émile Caloin et je lui dis : « Tu sais Émile, le premier que tu m'as fait là, tu me l'as fait plus grand que je t'avais demandé ». C'est vrai, j'avais demandé un cinq mètres et il m'a fait un bateau de presque six mètres. Je dis : « seulement, ça ne va pas, il faut que tu m'en refasses un, mais celui-là, s'il fait moins de sept mètres, je ne le prends pas, plus de 7 mètres, je ne le prends pas non plus ». Alors là, j'étais catégorique tu vois. Il faisait 7, 30 mètres, tu te rends compte le morceau ! Quand j'ai vu ça… ça faisait une masse ! Ils ne pourront pas le traîner, parce que c'est pas tout, il faut nous mettre ça à l'eau, nous remorquer, nous redescendre, comment il va faire le tracteur avec ça. Il n'avait pas voulu raccourcir le bois de la quille.


Tout le monde se faisait traîner ?

Oui, par un amphibie, plus un GMC. Ils se mettaient à deux ; le GMC, tout seul, il n'y arrivait pas.


De toute façon, le GMC pouvait pas aller à l'eau ?

Ah non, l'amphibie oui. Bon, c'était tout, il était fait, il fallait le prendre. Il avait un moteur de 24 chevaux, un CLM aussi. On avait de la place là-dedans, par tous les temps à la mer.


Toujours à quatre ?

Oui, on avait de la place. Toujours douze califets[47]. Une fois on a été à la mer, on était tous partis. Fontaine Lucien part, nous, nous partons après, puis c'est le tour de Georges Baillet. Mais, il y en avait de partis bien avant nous. Fontaine perd son hélice en route, on allait au large du Baas, il appelle (la nuit ça se fait avec une torche enflammée), on arrive, on tourne autour de lui, tout beau temps, tout calme. Plus d'hélice. Il fait signe. Avec Georges Baillet, on lui prend ses cordes pour qu'il ne perde par sa marée, on s'entraide quoiqu'on soit concurrents… aujourd'hui c'est lui, demain ce sera peut-être un autre… Georges Baillet en prend la moitié, nous, la moitié et nous v'là arrivés avec 220 pièces de cordes à bord… ça fait 18 kilomètres environ. À ta santé ! C'est la seule fois. Mais 150, 160 pièces ça nous arrivait souvent (un califet[47], dix pièces de cordes. Une pièce c’est environ 80 mètres avec 75 à 80 hameçons).


Quel que soit le coefficient de marée, tu avais toujours autant de califets ?

Oui, dans les grandes marées, on sortait : la marée n'avait rien à voir. On ne cueillait pas en pleine force du courant.


Alors, tu ne pouvais pas virer douze paniers en un amolliment[48] (quand les courants s'annulent : « mollieu » en berckois) ?

Non, mais le moteur il servait à quoi ?


Donc, tu forces la marée ?

Non, on cueille marée au cul. On cueille jamais sur marée, hein, marée au cul. Le moteur, il sert à étaler[49] la mer. Quand tu dépales (le courant va plus vite que le bateau dans la même sens) ta corde, elle passe arrière. Tu fais un tour, tu viens repasser dessus et tu continues à cueillir. De temps en temps, un petit coup de marche arrière si tu vas trop vite. La marche arrière est faite pour quelques choses ! On cueillait toujours marée au cul, jamais sur marée, parce que sur marée tu perds la moitié de ta pêche (à contre-courant) et tu risques d'avoir les bouts en plus (la corde qui casse).


Mais ce n’est pas des fonds durs ici ?

Si, quand on va aux cailloux, là-bas à soles, à la terre du Baas, au Convoi (épaves coulées à cet endroit).


Tu allais surtout sur le Baas avec ces bateaux-là ?

Oui, au Baas, à terre du Baas, au large du Baas, et au Vergoyer, à Battur, bien sûr avec ces petits rafiots. Au Vergoyer, il nous fallait trois heures. Pour aller à la bouée sud, trois heures et demie marée au cul.

Le "Marie-Denise", B 2774 (bateau de pêche de Paul Clerc) Le "Marie-Denise", B 2774 (bateau de pêche de Paul Clerc) vient d'échouer sur la plage de Berck. De gauche à droite sur la photo : Paul Clerc, Georges Clerc, Jean-Baptiste Macquet, Florent Clerc


Combien de temps pour tendre ?

On tendait en route, marée au cul, au moulinet, on n'y met pas les mains, ça part tout seul. Le bateau a six nœuds, plus deux ou trois nœuds de marée, ça fait huit nœuds ; on n'y met pas les mains.


Et les bottes ? Les torques (emmêlement et nœuds) ?

Il n'y a pas de bottes : un « calbin » (une pierre de lest) toutes les trois ou quatre pièces et hop, la corde passe là, tout est tôlé à l'arrière : côté tendage à bâbord, côté cueillage à tribord. La corde passe au ras du bord à l'avant du moulinet de tendage[50], c'est à bâbord arrière, pas tout à l'arrière, tout est tolé. Il n'y a pas un hameçon qui puisse se prendre dedans.


Il y a bien quelqu'un qui amarre les calbins ?

Ben oui, les mannes entre elles, plus les calbins, c'est son métier de le faire, lui, le matelot.


Combien de temps pour tendre dix paniers ?

Même pas une heure. Pour tendre, au début, on mettait une bouée à feu avec une ancre puis les cordes, cinq ou six paniers et on terminait avec une bouée. Puis, un peu plus loin, on remet ça, une bouée, une ancre, les cordes (cinq ou six paniers) et une dernière bouée avec son ancre. Donc, quatre bouées en tout, en deux fois, et on mouillait à côté de la dernière bouée… a soles, on tendait le soleil dans l'eau, jamais avant. Des fois, on tend d'une seule longueur, quand on en avait moins, on mettait une bouée au début avec son ancre, on tend, on relâche une bouée avec une deuxième ancre et on mouille à côté. On choisissait suivant la marée.


Au rappelage[41] alors, vous tendiez en zigzag ?

Ah non, il y avait trop de bateaux, on ne pouvait pas !


Vous faisiez un seul bord, un seul pli ?

Oui, des fois deux, ça dépend. Quand on était tout seul, on tendait comme tu dis en zigzag. Mais, il faut être tout seul pour faire ça. Quand tu parles de ça, tu crois qu'on n'a jamais été « emmerdé » par les Équihennois ? Hein ? Parce que eux, ils tendent comme ça, je le sais. Tiens au juste, je n'ai pas revu Maison, de Camiers, là, au repas des retraités de la Marine… Eux, ils avaient des cordes comme mon petit doigt, des califets[47] comme ta cigarette… Nous, on avait des petites cordes légères.


Combien d'hameçons par bout (par pièce) par ici ?

Tout en 76-78-80.


Si tu faisais tout en un seul pli, il arrivait forcément un moment où tu n'étais plus dans les bonnes mers ? Ça fait quand même dix kilomètres… Si la sole est sur le Baas et que tu tends à 10 kilomètres au large, tu te retrouves n'importe où ?

Mais le Baas, on le sonde, on sait comment il faut le suivre.


Tu tendais à marée alors ?

Marée au cul, toujours ! Sur le Baas, tu tends toujours dans la direction du Baas, mais par rapport au courant, il n'est pas dans le sens, 20° de différence peut-être, c'est pas beaucoup mais ça ouvre la peille (avançon de 70 centimètres de longueur avec son hameçon), elle est comme ça, ça suffit. Tu sais où on fait les plus belles pêches de soles ? C'est à Terre du Baas, à l'écore[51] du Baas, bord de terre, hein. Faut pas descendre trop, après t'es dans les cailloux.


Tu n’étais pas embêté par les chalutiers ?

Non, ils ne peuvent pas y venir. En « hauture[52] » oui, ils viennent, mais pas à l’écore[51], à cause des cailloux. Il y a bien trop de dégâts. Déjà nous, avec les cordes, on a de la casse. Tu suis le Baas, à la sonde. Nous, on avait que des plombs avec de la graisse au cul. On n'avait rien d’autre, pas question de sondeur… c'est une bordure de trottoir et il faut la suivre avec la sonde et la nature du terrain. On tend en route, tout dans les mers qu'on connaît, au large de Berck, on appel ça sur les « reins », tu peux y aller du large de Fort-Mahon, Bassurelle de la Somme, jusqu'au Touquet, tu peux y aller.


Les Étaplois y passent ?

Mais les chalutiers, quand il y avait des cordiers, ils n'avaient pas le droit de venir.


Théoriquement ?

Comment théoriquement ? T'aurais vu la guerre tiens, ils se sont fait aborder plus d'une fois. Boulogne était toujours au rendez-vous. Les cordiers avaient la suprématie.


Entre cordiers, de temps en temps ?

Oui, de temps en temps il arrivait une bêtise, merde, t'attrapes une corde, deux cordes… il faut couper l'une des deux… Quelquefois c'est arrivé, tu coupes une corde, deux cordes, tu fais des nœuds, quelqu'un qui ne fait pas très attention : un de mes frère il a rattaché ma corde à celle d'un autre... et terminé ! ça arrive. C'est fréquent que tu lèves une corde. Si t'es par-dessus c'est rien, tu coupes une peille, terminé ! Si t'es en-dessous, il faut couper celle du dessus, et si tu la coupes mal, le coup de couteau ça se voit. C'est normal de couper, mais il faut rattacher avec de laisser tomber. Quelquefois, les coups de couteaux partent plus vite qu'il ne faudrait, toc… et ce n'est pas rattaché ; ça se voit que ça été coupé au couteau.


Les mers que tu fréquentais le plus ?

Le Baas, Vergoyer, Battur (la batture) et à Terre Baas. Avant de sonder la Huitrière t'arrives à douze brasses, puis d'un seul coup tu tombes à quinze, seize, dix-huit, vingt brasses.


À la retombé du Baas ?

Oui, dans le creux avant de remonter alors là, tu as de sacrés blocs.


On dit que les anciens, avant 1914, ont pêché aux grosses cordes ?

Ah oui, j'en suis certain. Les grosses cordes, les cordes à chiens, à congres, à raies, ça ils l'ont fait ! Turbot, tout ça. Mais ça, c'est avant le moteur, et on refait le turbot simplement après la guerre, à la Libération.


Parce qu'il y en avait plein ?

Oui, ils allaient sur les « ridens » (petites hauteurs de sables) de la queue du Baas, à turbot, les cordiers comme le mien. Les machiniers[53] aussi, ils chargeaient à turbot. Ça a duré un an, deux saisons, c'était fini. Ils ont gagné de l'argent tout de suite au départ, et après s'était fini.


Toi, à califet, jamais de turbot ?

Si, même des gros, jusqu'à une dizaine de kilos, t'en pêches de temps en temps.


Il casse ?

C'est pas tellement nerveux le turbot, quand tu relèves il vient à plat, il donne un petit coup de tête, c'est tout, mais si tu résistes pas trop raide, hop… tu le gaffes. Mais on n'en pêchait pas beaucoup, parce qu'il n’y en avait plus. Il arrivait aussi quand on allait à la « première roc[54] » , là, à l'Huitrière, les premiers cailloux en partant de Berck, au plomb de sonde, des cailloux comme le bout de ton pouce, c'est déjà trop fort là. Si on tend là-dedans, nous, on n'est pas certains de récupérer toutes nos cordes. T'as des calbins gros comme la maison-là. Après Huitrière, c'est la Baas.


Là aussi, il y a des cailloux ?

T'as des cailloux, bien entendu. Ça commence, t'as du gros sable, des gros graviers. Là, ici, plus t'approfondis plus t'as de cailloux. Tu remontes là, sur le Baas, de 20 brasses d'eau à 3 brasses. Là, plus de cailloux, que du sable.


Vers la retombée du Baas, qu'est-ce qu'il y a ?

Ah, c'est différent, là-bas on allait à coquille Saint-Jacques.


Et la morue aux cordes ?

Des fois avec des petits « zins » (hameçons), tu pouvais facilement pêcher 5/600 kilos de merlans, 2/300 kilos de morues… de la belle morue. J'ai vu aussi pêcher 500 kilos de morues, 60 kilos de soles et 120 kilos de limandes, un tas de mélange et de nuit… C'est là, que, si on avait eu des trémails[55] (filets triples) le massacre à morues !


À Audresselles, ceux qui ont fait le métier de cordes avant la guerre, ils ne parlent pas de morues

Nous on ne faisait pas ce métier avant la guerre, ce métier de cordes. On a commencé pendant la guerre.


L'amorce, aux cordes ?

Vers ou hénons (coques). Ici à Berck. Pour la limande ou le merlan, il fallait mettre cinq ou six hénons sur un hameçon.


Pour les sortir de la coquille ?

Au couteau, tu les sortais toi-même.


Pas chauffés ? À Audresselles, ils les chauffaient un petit peu pour les durcir ?

Ah non, ça tient. On mettait ça quand il n'y avait rien d’autre en hiver. On mettait un ver, un hénon, un ver, un hénon, c'était étalé quoi. À une certaine époque, en février surtout, on faisait avec des vers salés. On pêchait le carrelet. C'était pas si bon que des vers frais, des gros, hein, des vers marins.


Sinon, ils étaient dans la sciure, vidés ?

Ah non, pas dans la sciure ; vidés, oui, mais sur des sacs secs dans un endroit frais. On conservait les vers trois-quatre jours selon la température. Le ver salé, c'était pas pareil, il était dur, on le coupait avec des ciseaux. Au chalut, à crevettes, on pêchait parfois des vers, c'était incroyable, des vers marins, des fois 50 kilos d'un trait. Quand ils lèvent, quand il fait fort froid, dans les bâches sur la plage, on allait ramasser des vers qui étaient sortis, vivants mais à moitié gelés.


C'était quoi le meilleur métier pour vous ?

Tout était bon. Celui où on avait le moins de peine, c’était le maquereau. Moins de frais et moins de boulot. On allait à la mer, on pêchait, on revenait. C’est tout. Tandis qu’à la corde, c’est du travail.


Et c'était bien vendu le maquereau à cette époque là ?

Oui, on gagnait sa vie modestement, mais on la gagnait quand même.


À soles, c'était des coups de combien avec douze paniers ?

Ça pouvait aller de 60 à 400 kilos.


Pêche de nuit à la sole sur le Marie-Denise Cueillage des cordes en mer. De gauche à droite : Paul Clerc, Florent Clerc (tenant une poignée de lignes), un jeune touriste embarqué, Jean-Baptiste Macquet, Henri Clerc


Et à merlans ?

Une tonne à une tonne et demie.


Et à carrelets ?

Une tonne, ça se faisait facilement mais en début de saison eu mois de février, des énormes mais plutôt maigres.


Ça payait quand même ce métier ?

Si on n'en avait pas vécu, on l'aurait pas fait ! Mais on était peut-être exploités par les mareyeurs.


Et la vente au détail ?

On n'avait pas le temps.


Mais les femmes ?

Il fallait distribuer le boulot aux « ouvriers » (se femme).


Et les cordes, qui les montaient ?

Nous, on n'allait pas à la mer, l'hiver.


Tu te faisais tous tes califets ?

Oui. Des « peilles » non, des fois on les achetait. Ma femme en faisait, ma fille aussi, c'était un peu l'exploitation familiale : chacun y mettait du sien. Quand il y avait une heure à passer, ma fille faisait un cent de « peilles » : c'était fait. Le lendemain, c'était ma femme qui en faisait. Et puis après, on a eu les « peilles » en nylon avant 1960, après, ça a été les filets en nylon.


Le trémail[55] ?

C'est un métier qu'on n'a jamais fait ici. Si on l'avait fait, on aurait gagné de l'or, si on en avait eu l'idée, en sachant où les mettre à certaines époques.


Ça pêche plus que les cordes ?

Oui, mais il faut savoir à quelle époque, et où ! À cordes, t'as qu’une prise par hameçon. À trémail[55], pas besoin de mettre des vers. Les cordes, faut les préparer « atcher » (hacquer, amorcer) t'as les frais.


C'était combien à l'époque les frais de vers et d'hacquage ?

Je ne m'en souviens plus. Mais, j'ai débarqué 7 tonnes de merlan dans ma semaine, en 4 ou 5 marées. Ben mon bon, il n'a réglé qu'un franc du kilo (en 1956/1957). Toujours 1 franc du kilo du lundi au samedi ; c'était pas plus le lendemain que la veille.


C'était du gros merlan ?

T'as de tout, mais tout merlan vendable.


Ça arrive de charger du fretin ou des « plouzes » ?

Des merlans comme ça (out petit), nous, on appelle ça des frites, c'est pas vendable… Quand tu tombes là-dedans, t'es réglé, ta marée et faite, tu peux tout jeter.


La sole de cordes, c'est des grosses généralement ?

Pas toujours, ça va de la portion à l'énorme. La « langue » non, elle n'arrive pas à avaler l'hameçon. La sole portion, c'est la mieux vendue, la « quatre au kilo ». Nous, c'était que de la sole, et c'est tout, vendue 5 francs le kilo par exemple, c'est tout, roulez… le carrelet, ça allait de 0,50 à 1 franc le kilo.


Est-ce qu'il se faisait de belles pêches de carrelets à cordes ?

À l'automne, non.


C'était jusqu'au mois de juin ?

T'en pêches toute l'année ici à terre plus ou moins. Pas le gros carrelet avec le bec noir et de grosses tâches rouges, non, plus petit, moins rouge, un peu marron…. Celui-là est bon, même très bon !


Et le flet ?

Oui, on en chargeait des fois.


Ça se vendait ?

Non.


Même le flet d’automne ?

Non. On le ramenait, ça payait le mazout si t'en avais 2/300 kilos.


Toujours à terre ?

Oui, au large pas de flet. À terre, t'en as des mastocs. A partir d'octobre, il faut les dépouiller et faire quatre filets.


Revenons aux califets : en janvier ?

Pas de désarmement : en janvier, c'était merlan, limande et sole sur le Baas.


En lodage, de nuit ? (en attente, à côté de la dernière bouée)

La limande, pas sur le Baas. On allait au merlan sur le Baas, et on pêchait les soles en même temps, en plein mois de janvier, hein ? La limande, c'est à terre, à 5 ou 6 brasses de basse mer, en vue des côtes. Tu choisissais, t'allais à merlan ou à limande : la limande c'était de jour, et le merlan, de nuit.


Tu tendais quand, à merlan, fin de nuit ?

Nous, on partait d'ici pour dire d'arriver sur le Baas une heure avant le jour pour être tendu avant le jour. Donc, le merlan se prenait au petit jour. On « rappelait » qu'il faisait à peine jour, on ne voyait même pas les barres du jour, le temps de boire du café, de manger un morceau de pain, et il fallait se remettre en route. Soit on commençait à cueillir, ça dépend comme on était tendu en fin de marée, ou soit on revenait chercher la bouée d'attaquage.


Ça dépendait de quoi ? A'r'cotcher ou pas (aller chercher l'autre bout ?)

Ça dépendait de la marée. Tu peux pas tendre sur marée, à cordes. Pas possible. T'es obligé de tendre avec la marée. Mais quand tout ça c'était dehors, t'a mis une petit heure pour tendre tes douze paniers. Pour revenir dans l'autre sens, tu ne peux pas, t'es sur marée. Alors, il fallait revenir chercher la bouée de départ.


Tu laissais combien de temps dehors ?

Quand t'attaques là, les premiers, ça fait déjà une heure qu'ils sont dehors. Le temps que tu refasses la route, et il te faut une bonne heure si c'est pas plus pour revenir, ça fait déjà plus de deux heures qu'ils sont à l'eau. Par contre, si t'avais tendu « fin d’ebbe » ou fin de flot, tu reprenais le rappelage[41]. Mais quand t'arrivais au bout, bien souvent ça faisait déjà 6/7 heures qu'ils étaient dans l'eau. Il faut 5/6 heures pour cueillir, ça dépend ce que tu as comme cordes dehors. Nous, on fait trois califets[47] à l'heure, à cueillir.


Et quand tu dépales trop, tu remontais au moteur ?

Tu fais un tour, tu tournes avec le moteur. On cueillait contre marée seulement quand on était obligé. Mais là, interdit de tourner, hein, contre marée. Ta corde elle est comme ça, tendue, faut toujours qu'elle vienne, là, à pic. Si jamais t'es obligé de faire un tour, t'as les bouts, à tous les coups, c'est réglé !

Quand on avait les bouts, tu parles d'un bordel, la cantonnière[56], les plombs, grappin et compagnie, dehors… Remarque, on mettait toujours quatre bouée nous. Bouée d'attaque à « mi-tésures », une bouée, une ancre, on refilait une bouée immédiatement à côté de celle-là, une ancre bien entendu et hop… jusqu'à l'autre bout.


Deux bouées, l'une à côté de l’autre ?

Oui, en deux morceaux. On ne tendait pas tout d'un bout, même dans le beau temps : on ne sait jamais. Si t'as les bouts sur toute la longueur… Il y a du chemin à parcourir… Il vaut mieux « grappiner » à ce moment-là, t'as toujours une bouée de réserve. Quand t'as attrapé ta corde, tu « relargues » une bouée, cueillir le bout à la traîne, puis revenir chercher la bouée… Faut l'faire !


Ça arrivait souvent ?

Oui, des fois avec les « trailleux » (les chalutiers), des fois par nous-mêmes. Ça arrive, un coup de couteau dans la corde pour changer une « peille »… ça y est. J'ai vu, une fois, un fumeur, sa cendre était tombé dedans, dans la bassine des cordes, la corde brûlait.


« Remanier » les cordes, ça se dit à Berck ? (remettre des peilles qui manquent, redresser des ardillons)

Non, on dit remettre en état.


Donc, on est en janvier ?

Merlan à terre aussi, sauf quand il a gelé, après il fiche le camp, il va au large.


C'est quoi des « cathares » ?

Un peu de condensation au ras de la mer.


On dit que c'est mauvais pour le poisson ?

Non, mais s'il gèle il n'y en a plus un. Le merlan de terre à trois brasses de basse mer, tu en prends une tonne, la nuit prochaine il va geler blanc, c'est pas la peine de tendre, hein…


Quand il fait froid ?

T'as jamais vu les bateaux pris dans les glaces ? On ne bougeait plus, de toute façon, le bateau était collé à la plage. Février, il y a du carrelet sur le Baas, mais dégavé[57], que la peau et les os. Ça ne vaut rien… mais il n'y a que ça…


De la sole, un peu ? Non.


Le merlan, fini ?

Oui.


Et mars ?

Mars, c’est pareil : limande, carrelet à terre. Sur le Baas, oui, mais on cherchait des fois à l'Equemer, sur Vergoyer, Bassurelle de la Somme.


Vous étiez toute l’année sur les bancs du large ?

Tout le temps, oui. Et à terre aussi, quand même : plus souvent sur les bancs.


Il n'y avait pas saison particulière pour aller dans le large ?

Non… après c'était la sole, et au mois de mai, à partir du 15/20, à la Huitrière, à terre du Baas, aux terrains forts.


Tout l'été ?

Non. Ça durait à peu près un mois. Après, il y en avait qui essayaient par-ci, par-là. Après c'était à terre, sur les « reins[58] ». On approchait au Blanc, au sable (près des côtes) jusqu'à échouer, au mois de juillet, à un mètre de l'eau. J'ai vu talonner, en cueillant à basse mer, la bouée, elle se couchait, le talon de la bouée touchait le fond ; et on pêchait des soles superbes. Ça ne durait pas longtemps, une quinzaine de jours, c'était tout. Après, c'était le Baas, elle refait le large, sur la hauture[52] du Baas, après c'est du côté du bord de terre, à « l'anquet » (bord, côté terre) jusqu'à douze, dix-huit brasses d'eau, côté bord de terre, pas bord du large. Et alors là, tu pêches des parpaings comme ça (40 centimètres). Alors, on les suit en travers du Tréport, Nord-Ouest du Tréport, à l'queue du Baas. Ça, c'est la fin de la saison, vers septembre ; elle a frayé, la sole s'en va.


Sur le Marie-Denise.  Paul Clerc prend la photographie. De gauche à droite : Henri Clerc, Alfred Bridenne (neveu de Paul Clerc), Florent Clerc, un jeune touriste embarqué, Jean-Baptiste Macquet Le "Marie-Denise". Paul Clerc coaltarant son bateau afin d'en assurer l'étanchéité.


Et du carrelet, tu en pêchais tout l'été ?

Oui, il y en a toujours ici.


C'était des hameçons plus petits à soles ?

On mettait du numéro 1. À carrelet, on avait deux sortes d'hameçons, nous, du 1 et du 2. On avait des hameçons à merlan et des hameçons à soles, c'est ça. Les hameçons a soles étaient plus petits, un numéro en dessous. Pour les carrelets, c'était comme pour le merlan, ça avale tout.


Enfin l'été, c'était surtout la sole que tu prenais ?

Oui, et puis après il y avait le maquereau, tout le temps qu'il y en avait.


Vous doubliez la marée ?

Non, non. C'était l'un ou l'autre. Mais c'était vite fait. On pouvait aussi bien aller à maquereaux, après on allait à cordes. Mettons : j'ai vu partir à maquereau, et avoir six califets[47] de cordes amorcées, on tendait nos six califets en partant, il faisait nuit, à terre, tout près, et on filait après sur le Baas, à maquereaux. Quand on avait terminé la marée de maquereaux, on revenait et on cueillait nos six califets.


Pas douze ?

Non, on n'en mettait pas trop, on ne pouvait pas, on les laissait tout seuls.


Le maquereau à la strouille

Et le maquereau ?

On commençait en juillet, à partir du 14 juillet, jusqu'en septembre/octobre, jusqu'au hareng.


Et comment ça se fait qu’ils commençaient plus tôt au maquereau avant ?

C'était pas les mêmes bateaux, c'était pas les mêmes métiers.


Mais, avant, la saison des maquereaux commençait au mois de mai ?

Au chalut, sur les gros bateaux, avant la guerre, même après la guerre. On faisait le même métier, on commençait le maquereau au mois de mai jusqu'à temps qu'on arme aux harengs.


Mais quand tu faisais le maquereau à la strouille, est-ce qu'il y en avait au mois de mai ?

Il y en avait peut-être, mais nous, on ne s'en occupait pas, il y avait autre chose.


À l'époque, quand ils commençaient au mois de mai, la meilleure époque c'était quand ?

Les gros bateaux, quand on commençait, on n'allait pas sur le Baas, hein. On allait là-bas sur la Bassurelle.


Donc, au mois de mai, c'étaient les premiers dans le large ?

Oui.


On m’a dit que les premiers maquereaux étaient à terre.

Non, c'est pas vrai. Le maquereau à terre, faut compter juillet, jusque fin septembre. Au hareng, t'en pêches encore dans les filets aux harengs, alors… Des « macrieux d'hérins » (des maquereaux de harengs), ils sont plus petits, bien ronds, gras... Il y a aussi des merlans dans les roies[11]. Tu pêches de tout au hareng. Les harengs de terre, les premiers que l'on pêche là tout près, tu pêches de tout : des maquereaux, du merlan, il y a même des orphies, encore à cette époque… des truites, tiens…


L'été, tu faisais plutôt le maquereau ou plutôt plus la corde ?

Nous, c'était mitigé. On pouvait faire deux marées à maquereaux, et puis décider de faire une marée de cordes.


Qu'est-ce qui payait le plus ?

Bof… il suffisait que par exemple, tiens, on n’est pas allé à la mer, on va aller faire une marée de vers nous-mêmes. On amorçait nos cordes nous-mêmes. Toi, t'avais fait dix pièces de vers, tu les amorçais toi-même, le matelot, il en faisait huit ou quatre ou dix, l'autre quinze, chacun amorçait ses cordes. Et le lendemain matin, les cordes à l'eau, et après on allait au maquereau. Si dans les cordes, on s'apercevait que c'était valable, on rattaquait à cordes… sans rien dire à personne, chacun pour soi…


Alors, au mois de septembre ?

Le maquereau c'est fini. On rattaque toujours à cordes, merlans… a la fin, on a même fait le hareng, d'avant la Toussaint jusqu'à Sainte-Catherine.


Le hareng vers 1960 à Berck

On arrêtait le merlan, plus de cordes. Mais le hareng en 1960, ça payait plus. Et moins de boulot que les cordes.


Combien de roies ?

40 filets en nylon.


Chacun amenait ses roies, évidemment ?

Oui, celui qui en avait. On mettait des trois largeurs, trois largeurs et demie en fil de 10 000, c'était trop fin, même trop fragile. Après, on a mis du 6 000.


Pas d’aussières ?

Non, non. On cueille au moteur, tu fais en avant devant.


Deux à cueillir ? Vous secouez à terre ?

Oui.


Vous avez chargé de combien alors ?

Je me souviens qu'il y a en a un qui avait fait quatre tonnes et demie… Il s'appelait « Les Mousquetaires », ce rafiot (B 2878, patron Joseph Haigneré). Au ras de la flotte il était.


Tu ne laissais pas longtemps dehors ?

Pourquoi pas ? Toute la nuit s'il fallait ! C'était rentable à une certaine époque.


Tout le monde laissait tomber le merlan alors ?

Ah oui, à ce moment là.


T'avais fait du merlan avant quand même ?

Non. On arrêtait le maquereau pour aller au hareng en octobre.


Vous faisiez rarement les cordes en octobre ?

Si, on le faisait, c'est fluctuant… chacun son système. L'époque, c'est l'époque. Les premiers harengs, ici, normalement au 12 octobre, il y en avait, des harengs de terre. Ça se faisait ce métier là avec ces bateaux.


Et on dit que c’est au filet blanc, de jour ?

Oui, c'était du nylon. De jour comme de nuit, mais de nuit c'était mieux que le jour.


Fin de la pêche à Berck

Quand tu as arrêté il en restait combien ?

Il en restait une douzaine.


En 1960, ils ont arrêté d'un seul coup ?

Non, c'est-à-dire que de la plage, ils sont partis à la Madelon. À la Madelon, les cordes ça a été terminé ! Ils se sont reconvertis un peu à la crevette, au hareng… Ils se sont débrouillés un petit peu ; c'est là que ça a périclité vraiment. Ils ont disparu les uns après les autres.


Pourquoi ont-ils arrêté de s'échouer sur la plage ?

Il y a eu un problème avec la municipalité qui ne voulait plus voir de bateaux sur la plage. C'était pas « esthétique » ! Ça emmerdait les baigneurs ! C'était pas bien… Ils n'ont jamais essayé de garder le folklore, c'était folklorique, hein ? C'était pas malin. Le béton, et puis c'est tout, le reste…


Pour la mise à l'eau, dès la libération, c'était avec le GMC et l'amphibie ?

Ah oui… T'étais le premier aujourd'hui, tu r'passais dernier demain. C'était un tour régulier, à moins que tu ne sois pas là.


Il se faisait payer combien ?

Je ne me souviens plus. C'était tant pour l'aller-retour.


Le bateau était remis au sec ?

Oui


Pas jusqu'en haut ?

Si, si.


Tu ne laissais jamais chauler (remonter avec la marée) ?

Non, jamais. T'échouais, il était là, il venait t'accrocher jusqu'à la laisse de haute mer.


Et pour mettre à l'eau ?

La même chose : il n'y avait pas chariot, il te traînait sur le sable. Ça faisait de la route quand t'échouais à la basse mer.


Les bateaux ne souffraient pas ?

Si, ils faisaient quatre ans les bateaux… à tout casser, et encore, avec des réparations entretemps. Ils étaient disloqués.


Pour mettre à l'eau ? Dans les bâches ?

Des fois, ils se mettaient à deux, le GMC et l'amphibie, pour traîner un bateau. Le mien, qui était un peu plus lourd que les autres, plus fort, il fallait qu'ils s'attellent des fois à deux dessus pour passer ; autrement, le GMC, il restait bloqué.

L’amphibie te tirait de l'eau, c'était un machin de débarquement, un canard. Il te mettait à l'eau carrément, mais en principe il cherchait toujours une bâche[59]. Lui, il n'était pas fait pour affronter la grosse mer. Seul, quand c'était calme, il te mettait en plein eau. Mais autrement, on cherchait une bâche quitte à faire un détour. Tu passais à l'œillet (goulet de communication avec la mer). Elles sont sud-nord et l'œillet est au bout, côté nord, avec assez d'eau pour faire flotter le bateau.


Vous partiez n'importe quand ?

N’importe qu’elle heure, pleine mer ou basse mer. Mais il fallait payer : on payait chaque semaine tant par aller-retour.


Ça a disparu quand ?

En 1960, à peu près. Tout le monde est allé à la Madelon. Moi, j'ai arrêté en 1960 quand j'ai vu que ça merdait… J'ai vendu mon bateau, il est parti au Crotoy. Moi, j'ai racheté un petit bateau : « Confiance », B 2777, pour moi tout seul à la Madelon, j'étais encore inscrit maritime.


Et ça marchait ? Tu pêchais quoi ?

Filet dérivant d’estuaire : mulet, truites, bars. J'ai même été aux harengs. Tu dérives avec dans l'estuaire, tu en mets 150/300 mères, pas plus. J'ai fait des gros coups de truites. Ça se prend par les dents, de jour comme de nuit. La nuit, ce qu'il y a à craindre, c'est le faux poisson[60] : la caringue (le chincard). Tu perds le filet avec ça. Les plus belles remontées à truites, c'est en juin, et à la redescente, en octobre. Elles sont gaies, dégavées, sans couleur : il n'y en a plus tellement de ces poissons. Bar et mulet, en saison. En hiver, non, c'était de la pêche d’été. Il y a eu une montée de truites en janvier, j'étais tout seul.


C'était vendu à qui ?

Il y avait des amateurs.


Après la guerre, il y avait des mareyeurs ?

Non, on avait un camion qui prenait le poisson de cinq ou six bateaux, il allait le porter à Boulogne-sur-Mer. Le mien, c'était Byl. Le camion, c'était un poissonnier de Berck, il prenait 5 % sur la pêche.


Le petit bateau, tu as arrêté quand ?

J'avais 54 ans, c'était en 1974. Après ça, fini. Le rafiot, c'est Pierre qui l'a. Il y avait un 7 chevaux CLM dedans, au corps mort à la Madalon.


Vous mangiez beaucoup de poisson à l'époque ?

Oui, tous les jours, quasi.


C'est vrai ?

Oui.


À la mer ?

En mer, quand on revenait tous les jours on faisait caudière[16] en mer, ça dépend de la route qu'on avait à faire.


À quelle heure ?

Il n'y avait pas d'heure.


En moyenne t'étais parti une dizaine d'heure ?

Plus que ça, c’était quinze heures.


Tu cassais la croûte combien de fois ?

Si on partait à six heures du soir, on cassait la croûte déjà en faisant route.


Oui, mais à sole c'était pas très loin ?

Si, des fois on faisait route deux heures… Admets qu'on reprenne jusqu'au Touquet, puis le large jusqu'à l'Huitrière, on mettait plus de deux heures. On avait le temps de casser la croûte. Bien souvent, on prenait une bassine de moules, tout épluchées, il n'y avait qu'à faire cuire, avec du pain, le pinard, la café, la bistouille, c'était toute la nuit ça.


À Audresselles, c'était toujours une demi-pinte par bonhomme ?

Nous, on embarquait un litre, on n'était pas obligé de l'boire, hein !


La cuisine, chacun son tour ?

Non, en général le plus vieux du bord.


T'as été qu’avec tes frères toi ?

Non, j'ai eu des matelots, aussi. Le dernier, Jean-Baptiste Macquet, qui avait dix ans de plus que moi.


En fin de compte, avec tes deux bateaux, tu les as eus combien de temps ?

De 1953 à 1960.


Toujours à quatre ?

Oui. Des fois on était trois, on s'démerdait à trois.


Tu gardais tes matelots toute l’année ?

Oui, toujours ! C'est selon ce que tu apportais en lignes. Le bateau avait un califet[47] fictif ; le patron, rien, seulement ce qu'il amenait. Moi, je pouvais en prendre quatre, les matelots trois.


Il y avait un seul califet pour le bateau (dix pièces) ?

Oui, on comptait sur 130 lignes (130 pièces).


Pas intéressant d’être armateur alors ? Qu'est-ce qui était partagé comme frais ?

Les frais du bord : gas-oil, invalides (caisse de retraite et d’assurance maladie de la Marine) que je retirais sur le compte au fur et à mesure. Mettons que la somme globale est de 500 000 francs, à terre, en général le samedi ou dimanche, ou lundi ça dépendait. Il y avait 50 000 francs de frais (gas-oil, goutte, pinard, si on achetait un peu de bouffe, le transporteur, celui qui nous mettait à l'eau…). Les invalides, mettons que je retire encore 50 000 francs, si tu veux. Il y avait aussi « la caisse à bite », c'est pour ceux qui ont des gosses, les allocations familiales… Sur les 400 000 francs qui restaient, toi, t'as dix califets, un autre en a douze, mettons ça fait 50 califets pour la semaine, avec les 10 du bateau, tu divises par 50… (un califet de dix pièces, un panier pour le bateau).


Et les réparations ?

C'est à ta charge. Il n'y a que les pertes qui sont prises dans les frais de bords (cordes, bouées, ancres).


S'il y a un califet de perdu ?

C'est remboursé à tant du califet, c'est pris sur les frais, c'est normal.


L'ordre de tendage était interverti à chaque fois ?

Oui, toujours, cinq pièces à un, un demi-califet à l'autre. Non, pas le califet complet, tout dans la même manne, hein ?


C'étaient des demi-califets ?

Oui, bien souvent. De toute manière, comme tu viens à la mer avec moi, tu peux venir avec trois califets à la fois, toi tout seul.


Trois califets complets, six paniers ?

Oui, des fois ça pouvait en faire plus.


Pourquoi tu dis des demi-califets ?

Ça pouvait être quatre pièces dans un, six pièces dans l'autre, trois dans un autre, nous c'était pas des paniers, c'était des bassines en zinc. Tu pouvais en mettre dix dans une, et une autre à côté t'en mettais que quatre. Mais on alternait l'un à l'un, l'autre à l'autre, etc… de manière que s'il y a de la perte, ça ne tombe pas tout sur le même.


De toute façon c'est remboursé ?

Oui, mais il faut racheter et refaire.


Les frais d'achat de matériel seulement étaient remboursés alors ? Pas la main d’œuvre ?

Ah non, que le prix du matériel. Ça c'était au coup de chance… ça pouvait tomber sur le même.


Est-ce qu'il y avait un libouret à partager à la fin ? Un bout de plus mis de côté ?

Non. La caisse noire elle était prise sur le global. On faisait les comptes, on arrondissait, hop et c'était partagé à la fin de l'année. Ici, on ne disait pas libouret.


Pour que ça tombe juste ?

Oui, mettons qu'on avait 1,05 franc, les cinq centimes on ne les comptait pas, ça restait pour la caisse noire. Tout le monde est d'accord ? Oui ? Top… Tout le monde est au courant.


Notes

  1. Cette transcription de Jean-Louis Gaucher a été publiée une première fois dans le revue Sucellus, n° 48, 1er semestre 1999, sous le titre « La fin de la pêche à Berck ». Elle est publiée ici avec l'autorisation et la collaboration de Monsieur Gaucher ainsi qu'avec l'autorisation de la fille de Paul Clerc, madame Denise Clerc.
  2. 2,0 et 2,1 Lamaneur : Bateau de manœuvre et d'assistance dans les ports, baies, estuaires, etc. Il aide notamment à mettre les amarres à terre.
  3. Hareng de terre : Hareng pêché près des terres en début de saison.
  4. 4,0, 4,1 et 4,2 Bateaux à franc-bord : se dit des bateaux dont la construction du bordé extérieur est faite bord à bord avec un léger intervalle où l'on bourre du chanvre (calfatage) pour rendre la coque étanche.
  5. Affourcher : ancrer un bateau à l’aide de deux ancres. Cela se fait en tenant compte de la marée et des courants, ce qui permet aux ancres de travailler alternativement.
  6. Ancre de miséricorde : C'est la plus grosse ancre, celle, comme dit Paul Clerc, que l'on met en dernier et dont on attend tout, comme son nom l'indique.
  7. Ancre à jet ou ancre à jouale : les ancres ancienne sont munies d’un jas (à Berck, on dit : jouales) qui permet à celle-ci de crocher le fond. Certaines ont un jas mobile démontable qui se place le long de la verge ce qui, par gain de place, facilite le rangement à bord. Pour Paul Clerc, ancre à jet est synonyme d'ancre à jouale mobile.
  8. Ancre Marrel : ancre moderne, dont les pattes sont articulées et crochent ensemble sur le fond.
  9. 9,0 et 9,1 Hareng gai : hareng qui a frayé et a perdu sa laitance ou ses œufs. Sa valeur marchande est moindre.
  10. Tessure : Ensemble des roies mise bout à bout avec tous les accessoires (barils, bassoins) dans la pêche aux harengs aux filets dérivants. Paul Clerc utilise aussi ce mot, dans la pêche aux cordes, pour désigner l'ensemble des califets, acres et bouées.
  11. 11,0, 11,1, 11,2, 11,3, 11,4 et 11,5 Roies (ou Roé, en berckois) : C'est une unité de filet droit maillant pour la pêche au hareng. Une tessure de filet est composé d'un nombre variable de roies en rapport avec le tonnage du bateau.
  12. Saurisserie : atelier de traitement et de fumage du poisson en vue de sa conservation.
  13. 13,0 et 13,1 Drifter : nom anglais désignant un bateau, grand ou petit, pêchant aux filets dérivants, qu'il soit à voile ou à moteur.
  14. 14,0 et 14,1 Bachou : annexe d'un bateau à Berck.
  15. 15,0 et 15,1 Bassure : haut-fond. Dans le témoignage de Paul Clerc, le Baas et le Vergoyer sont des bassures.
  16. 16,0 et 16,1 Caudière (faire caudière) : faire cuire du poisson dans l’eau de mer avec divers ingrédients, épices, à l'appréciation du cuistot.
  17. Traille : terme picard désignant le chalut sous toutes ses formes, ainsi que les dragues.
  18. Pinasse : Bien qu'il s’agisse d’une petite embarcation de la baie d'Arcachon, ce nom a été donné à un type de bateau à voile et moteur en Bretagne, à tableau arrière et assez bas sur l'eau.
  19. Lignoler : nom local désignant un bateau pêcheur à la ligne avec des perches ou tangons de chaque côté du bord.
  20. Tangon : Se dit des perches de bois ou des poutres installées perpendiculairement à l'extérieur des bateaux pour divers usages. Ici, il s'agit de perches qui soutiennent des lignes pour la pêche au maquereau, des avirons en font office.
  21. 21,0 et 21,1 Ebbe : marée descendante. Synonyme de jusant.
  22. 22,0 et 22,1 Flot : Marée montante ou flux (contraire d'ebbe ou jusant).
  23. Chaule, à la chaule : Dériver le bateau en travers avec le courant, mais vent contraire. Celui-ci freine la dérive.
  24. Chauler haut : Monter avec la mer, avec le flot, une fois le bateau échoué sur la plage.
  25. Manet : filet similaire aux roies à hareng, mais qui servait dans la grande pêche au maquereau aux filets dérivants, en Irlande.
  26. Peq'sale : pêche avec salaison du poisson en mer. Le hareng et le maquereau ont été traités en mer de cette manière, en vrac ou en barils.
  27. 27,0, 27,1, 27,2, 27,3, 27,4, 27,5, 27,6, 27,7 et 27,8 Aussière : gros cordage commis de gauche à droite (torsadé). Ici, manœuvre principale de la tessure dans la pêche au hareng. Elle relie les filets au bateau.
  28. Cachouté : le cachou est une résine tirée d’une variété exotique d’acacia. Il était utilisé pour protéger de la pourriture les filets de pêche ou les voiles des bateaux. Il teignait ceux-ci en brun-rouge.
  29. Coaltéré : enduit de coaltar (mot anglais pour désigner le goudron de houille). On coaltérait pour protéger et rendre étanche la coque. Les filets étaient parfois coaltérés.
  30. Roof, rouf : logement installé au-dessus du pont d'un bateau. Ici, c'est un logement situé à l'avant.
  31. 31,0, 31,1, 31,2, 31,3, 31,4 et 31,5 Bassoin, barsoin: cordage qui relie l'aussière et la tessure du filet.
  32. Clipoter : pêcher avec une ligne à main.
  33. 33,0 et 33,1 Lover : ramasser un cordage en glène, c'est-à-dire en le ployant en rond. Ici, cela se passe dans la cale, pour ramasser l'aussière.
  34. 34,0, 34,1 et 34,2 Bossman : dans la pêche au hareng, c'est le matelot qui attache les barils et le filet à l'aussière. Il est à l'avant du bateau. Il fait l'inverse quand on relève la tessure.
  35. 35,0, 35,1 et 35,2 Fincelle (finchelle en Berckois) : double cordage (l'un commis à droite, l'autre à gauche, pour que les deux ne puissent s'enrouler sur eux-mêmes) au-dessus de la ralingue supérieure du filet. La fincelle est réunie à celui-ci par de petits cordages appelés énottes (énarts en berckois). Les flotteurs en liège sont montés sur cette fincelle.
  36. Fi, homme du fi : homme recevant, dans la pêche au hareng, le bas du filet, c'est-à-dire la souillardure.
  37. 37,0 et 37,1 Souillardure : ralingue inférieure du filet à hareng, lestée de vieux filets torsadés.
  38. Boque à feu : terme local désignant une bouée flottante équipée d'une lampe à carbure.
  39. Auzée, ausset : Pour Paul Clerc, les deux termes s'emploie indifféremment. À Boulogne-sur-Mer, c'est la cale aux filets. Ici, c'est la place des quarts à poche à l'avant. Quelquefois on y mettait donc parfois le poisson, d'après Paul Clerc.
  40. Houari arrière : voile sur le mât arrière. C'est une voile triangulaire, qu'il ne faut pas confondre avec le houari moderne. C'est la seule voile restant sur un harenguier dérivant avec sa tessure. Cela pouvait aussi être une voile au tiers, ou malet
  41. 41,0, 41,1 et 41,2 Rappelage (être au rappel) : Quand on a fini de tendre. Soit mouillé à côté des cordes, soit en dérive avec la tessure à la pêche au hareng, c'est l'attente avant le cueillage.
  42. Tinti : C'est un terme berckois qui désigne le temps entre la mise à la mer des ustensiles de pêche et leur relève, que ce soit aux filets ou aux cordes.
  43. Dalle : parc démontable sur le pont d'un harenguier, au-dessus duquel le filet est secoué, et où tombe le poisson.
  44. Last : ancienne mesure pour la pêche au hareng, représentant 1212 kilos (Archives nationales MAR CC/5/373 février 1863). Cette mesure variait toutefois en fonction des ports, les habitudes et les exigences des mareyeurs
  45. Écoreur : nom donné, dans le Nord de la France, à un négociant qui écoule la pêche sur le marché, et qui fait des avances financières pour le renouvellement du matériel, moyennant un prélèvement sur le produit de la vente de la pêche.
  46. Banc de pompe : banc en forme de tunnel, traversant la largeur du bateau, avec des ouvertures (dalots) dans le bordé. La pompe refoule l'eau du fond du bateau dans ce tunnel, puis à la mer par les dalots.
  47. 47,0, 47,1, 47,2, 47,3, 47,4, 47,5 et 47,6 Califets : synonyme de cordes à hameçons. Petites cordes. Ce terme est employé ici par Bertrand Louf (on l'utilisait à Audresselles), mais Paul Clerc précisa par la suite qu’on ne l'employait pas à Berck. On disait « cordes ».
  48. Amolliment (mollieu en berckois) : quand les courants des marées s'annulent avant de s'inverser. Entre deux marées.
  49. Étaler : résister à un courant, à la marée, au point que la vitesse du bateau égale celle du courant, de sorte que le bateau reste stationnaire.
  50. Moulinet de tendage : ici, il ne s'agit pas d'un moulinet à proprement parler, mais d’une bitte en fer située à l'extérieur du bateau, à bâbord arrière, où la corde passe obligatoirement avant d'aller à la mer.
  51. 51,0 et 51,1 Écore (écore du Baas), ou accore : « Se dit d’une côte plongeant verticalement dans l'eau et dont le navire peut se rapprocher à toucher. » (G. Soé). Ici, endroit ou la bassure se termine et plonge.
  52. 52,0 et 52,1 Hauture : synonyme de hauts-fonds, battures.
  53. Machinier : bateau à vapeur.
  54. Premier roc : c'est avant Terre du Baas, avant le Baas en venant de Berck. Il se repère au plomb de sonde par des graviers.
  55. 55,0, 55,1 et 55,2 Trémail : c'est le nom d'une variété de filet, composé de trois couches superposées. Les mailles des deux couches extérieures sont très grandes (environ 15 centimètres). Le filet du milieu a des mailles plus petites (environ 3,5 centimètres). De cette manière, sous la poussée du poisson, la nappe intérieure du filet fait poche et le poisson est pris.
  56. Cantonnière : grappin particulier servant à récupérer les lignes. Il en existait deux modèles.
  57. Dégavé : maigre. État du poisson pêché à la fin de l'hiver.
  58. Reins : sable blanc, avec des morceaux de coquillage, avant le Baas, à mi-route environ, environ trois milles.
  59. Bâche : dénivellation remplie d'eau, parfois assez profonde, sur la plage.
  60. Faux poisson : tout poisson pris dans les filets ou sur les lignes, et que l'on ne cherchait pas à prendre.